Vie Insoumise et contres pouvoirs

À Marseille, dans les quartiers Nord, il existe un lieu emblématique, mondialement connu pour son combat contre la multinationale McDonald. Les salariés du McDo Saint-Barthélémy rentre en lutte en 2018 contre la liquidation organisée de leur outil de travail. L’objectif du franchisé de cette chaine US est de se débarrasser d’une équipe de salariés soudés et principalement de leur délégué syndical, Kamel GUEMARI, embauché à l’âge de 15 ans et arrivé à la Direction de l’établissement.

Après plusieurs mois de combat syndical et juridique, le McDo de Saint Barth sera mis en liquidation judiciaire en décembre 2019.

C’est la défense d’un lieu de convivialité, d’un contre exemple à la doctrine dominante de McDo qui est liquidé. Ici, les contrats étaient en CDI, à temps plein avec un 13ième mois, contrairement à ce qui se passe partout ailleurs dans cette enseigne où c’est le turn-over et la précarité qui dominent.

L’arrivée de la crise du Coronavirus va faire revivre le lieu.

Kamel GUEMARI l’ancien Directeur et Salim GRASBY du S.Q.P.M (Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille) ont l’idée de réquisitionner le McDo de Saint Barth pour en faire une plateforme de distribution de nourriture pour les plus démunis. Des volontaires, des militants, des bénévoles vont se joindre à eux pour mener à bien cette « réquisition citoyenne ». L’opération débute le 8 avril 2020.

Nous avons rencontré Mohamed BENSAADA, porte parole du S.Q.P.M pour qu’il nous parle de cette initiative citoyenne.

Mohamed BENSAADA qui êtes-vous?

« Je me définis en tout premier lieu comme un militant politique des quartiers populaires. Ça peut paraitre abstrait ou flou mais en réalité je brandis cette identité comme un étendard. Mon engagement tout entier tourne autour de cette revendication centrale à l’égalité des droits comme un absolu, comme le prisme d’appréhension et d’analyse politique par lequel je fais des choix. Je suis membre du Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille (SQPM), je milite aussi dans le collectif Quartiers Nord/Quartiers Forts (QNQF) et je traduis ces engagements associatifs politiquement en étant aussi membre de la France Insoumise… De la création de QNQF en passant par le CRAP (Collectif de Réflexion et d’Action Populaire), le Collectif du 1er Juin, le CQPM et aujourd’hui le SQPM et la FI, j’ai toujours cherché à trouver des connexions entre les organisations politiques, syndicales et le militantisme vivace mais moins structuré des quartiers populaires. »

Mohamed BENSAADA quelle vision avez-vous de votre environnement?

« Qu’il s’agisse du cadre micro local (Grand St Barthélémy), local (Marseille), national ou international. Urbi et Orbi le constat est amer, inquiétant. Chaque jour nous donne une nouvelle raison de nous révolter, chaque jour une nouvelle obligation de lutter et de résister. Concernant les quartiers populaires, mon avis est alarmiste parce que réaliste. Le Chômage, les inégalités, les discriminations et l’inégal accès aux transports, à la santé, aux sports, à la culture, à l’éducation, au logement et à l’emploi constituent une trame systémique que je ne peux que dénoncer comme un racisme structurel d’état.
Les crises démocratiques, écologiques et sociales sont autant de bombes à fragmentation de la société qui nous aliènent collectivement et individuellement... Le capitalisme n’est pas la solution, la misère dans les quartiers et dans le monde nous prouve que la compétition et la prédation nous ont conduits à une forme d’aberration sociétale. Cette anomalie se lit aussi au travers des dégâts écologiques qu’elle occasionne. Ces dégâts se lisent dans la dégradation de notre environnement et de notre santé… il faut lutter chacun à nos postes de « combats », le mien c’est celui de l’égalité des droits et des conditions d’existence ! »

Dans ce contexte quelle place occupe saint Barth?

« Lorsque Kamel et Salim ont fait la proposition de réquisitionner le Mc Do, j’y ai vu l’immense symbolique d’inversion du stigmate que cela représente. Transformer un temple de la surconsommation, de la malbouffe et du « Grand Capital » en plateforme de distribution alimentaire solidaire, c’est un peu rendre la monnaie de la pièce au système capitaliste qui broie tout et récupère même les icones révolutionnaires pour en faire des t-shirts et du profit ! Ça je l’ai vu tout de suite. Je savais que nos quartiers étaient fortement paupérisés. Mais nous n’avions pas, dans nos pires cauchemars, envisagé que la demande était aussi forte. La crise sanitaire, s’est très rapidement transformée dans nos quartiers en crise sociale puis en crise humanitaire.
Une partie des familles vivent ici sous le régime de l’économie informelle. Emplois précaires plus ou moins déclarés. Heures de ménage, de repassage, travaux de réfection, mécanique, peinture, couture…Avec le confinement cette activité économique s’est effondre sur le mode ON/OFF. Aucun amortisseur social, ni aucune mesure gouvernementale n’a pris en compte la plongée abyssale du revenu de beaucoup de foyers. Ceux-ci vivaient déjà en comptant chaque sou. Cette perte de revenu les a encore plus relégués et les a carrément plongés dans l’indigence ! Pour beaucoup d’enfants issus de ces familles, le repas de midi à la cantine, était le seul repas équilibré et consistant de la journée. Ce même repas représentait aussi pour ces foyers une soupape de stabilisation budgétaire. Prévoir quotidiennement ce repas supplémentaire pour une ou plusieurs bouches devient très vite financièrement problématique. Pour donner un exemple concret et comprendre ce qu’il se joue il faut juste faire quelques petits calculs basiques : pour une ration calorique minimale de 1200 Kcal/jour et par individu (minimum OMS), il faut (en n’achetant que du 1er prix et sans superflu) compter un budget mensuel d’environ 55€. On comprend mieux l’impact sur le budget des familles à l’aune de ces chiffres, en gardant en tête le taux de familles nombreuses et de cellules monoparentales.
A cette crise se rajoute l’absence de réaction (si ce n’est symbolique) de l’Etat, de la métropole et de la ville ! Une vraie démission à l’égard des citoyens ou des administrés !
La plateforme solidaire du Mc Do ne tourne qu’avec le soutien des assos partenaires (Emmaüs, Manba, Vendredi 13, La Caillasse, SQPM, Aouf…) et les dons des particuliers. Si nous sommes atterrés par l’indifférence des pouvoirs publics, nous ne cessons d’être émerveillés par la solidarité des gens. Et particulièrement par celles des gens qui eux même ne roulent pas sur l’or. Certains nous ramènent 1Kg de sucre ou de farine, mais le geste, à lui seul, vaut tous les stocks des banques alimentaires. Nous avons mis en place une cagnotte en ligne et là aussi nous avons été scotchés par son succès. C’est cette solidarité dans un moment inédit qui nous redonne confiance et espoir !
Aujourd’hui la plateforme St Barthelemy est centrale dans l’aide alimentaire pour les populations des quartiers nord de la ville : 3200 colis distribués/semaine soit 12 tonnes. 35 quartiers référencés bien au-delà du grand st Barthélemy. Tout ça dans la débrouille et le bénévolat, mais les soutiens sont nombreux et notre réquisition citoyenne a surtout pour but de mettre l’opinion publique et surtout les autorités face à leurs responsabilités. Nous faisons office de pompiers mais pour combien de temps ? Sous la braise le feu couve, « a Hungry man is an Angry man »! »

Mohamed BENSAADA est un homme qui se révolte contre l’injustice et qui à partir de ses réflexions sur le monde dans lequel il évolue s’engage concrètement sur le terrain des actions. Il ne supporte pas les discriminations. Lors de notre entretien, il nous parle avec émotion de « cette dame qui s’approche de nous un matin au Mc Do et nous explique que c’est la 1ère fois qu’elle a recours à l’aide alimentaire et que si elle n’avait pas d’enfants elle préférerait se laisser mourir de faim plutôt que de réclamer. » Il parle de cette honte de la relégation qui conduit de nombreuses familles à la malnutrition et au manque de soins. Il rajoutera «il faut aussi toujours essayer de trouver des solutions pour que le don alimentaire respecte la dignité des gens qui en ont besoin. » Un moment de suspension et il pense aussi « à cet étudiant qui lors d’une distribution de colis vérifie son panier et qui constate avec joie qu’il y’avait ce jour-là des nuggets de poulet surgelés et qui nous dit que ça faisait un moment qu’il n’avait pas mangé de viande… »

La réquisition du McDo de Saint Barthélemy vient ainsi mettre en lumière toute la paupérisation de notre société et particulièrement dans les quartiers de relégation sociale. Là où la misère surgit au moindre aléa de la vie. Là où la solitude se vit dans le plus grand dénuement. L’élan suscité par cette initiative populaire et citoyenne vient mettre en exergue les ressources de la mobilisation citoyenne et les solidarités concrètes qui se mettent en place. La société qui se mobilise arrive à trouver des solutions aux problèmes qui se posent. Mohamed BENSAADA rajoute pour conclure son propos : « Nous avons les moyens de proposer une alternative sociétale. Les quartiers populaires ne le feront pas seuls ! Les travailleurs et les syndicats ne le feront pas seuls ! Les organisations politiques de Gauche ne le feront pas seuls ! C’est le monde populaire dans son ensemble qui pourra retourner la table et créer les conditions d’un monde plus juste, plus solidaire, plus humain ! »

Jean-Bernard SUCHEL – mai 2020