Résistance

Soignants applaudis, solidarité vantée et encouragée, la période du Covid devait être l’occasion de se réinventer et de redécouvrir les vertus de l’Etat providence. Pourtant le secteur associatif a continué de faire l’objet d’attaques systématiques. Julien Talpin, chercheur et membre de l’Observatoire des Libertés Associatives tire la sonnette d’alarme.

Vous avez publié une tribune au début de l’été, qui alerte sur les attaques contre le secteur associatif. C’est donc que l’heure est grave ?

C’est vrai que l’état d’urgence sanitaire a été un moment de restriction des libertés de façon large, y compris les libertés associatives. Pendant la période du Covid, on a vu des cas hallucinants comme ces brigades de solidarité populaire à Montreuil (93) interpellées par la police et verbalisées parce qu’elles ne respectaient pas le confinement ! Cela ne manque pas de sel quand on sait que ces formes d’association cherchaient à compenser les défaillances de l’État providence, particulièrement révélées par la crise.

Mais à circonstances exceptionnelles, régime exceptionnel. On peut peut-être espérer un retour à la normale ?

Non, la crise ne doit pas masquer une réalité bien plus ancienne et systémique : depuis de nombreuses années, les pouvoirs publics s’attaquent à toutes les formes d’auto-organisation. C’est un paradoxe énorme : on n’a jamais autant parlé de démocratie participative, de convention citoyenne, etc. Et dans le même temps les actions citoyennes se font attaquer.

Quelle forme ça prend ces attaques ? Naïvement je me dis que ce n’est pas porteur électoralement de fracasser les associations …

Jusque-là, la répression s’enclenchait de façon feutrée et insidieuse. Subventions diminuées, attaques symboliques, disqualifications, entraves matérielles. C’est bien sûr le mouvement de fond, souterrain, et le plus dommageable au secteur associatif. Mais signe de la période, ils ne se cachent plus autant. Un exemple : l’association Génépi qui intervient dans les prisons. Leur objet c’est d’alphabétiser les prisonniers, accroître leur réemployabilité. La ministre Nicole Belloubet s’est contentée de déclarer « Nous n’avons pas vocation à soutenir ce genre d’action ». C’est rarement aussi direct. D’habitude ils se réfugient derrière des critères budgétaires.

Enfin il faut pas voir le mal partout, je peux vous dire que mon association de philatélistes n’a jamais subi de telles attaques !

Tant qu’on a une activité socioculturelle ça passe, mais dès qu’on s’investit dans l’espace du politique au sens noble, là ça ne va plus. Tout ça contribue à dépolitiser l’engagement associatif, qui tant qu’il s’occupe de convivialité est toléré, mais pas plus. Or le propre de l’action associative, comme de l’action collective, c’est justement d’éveiller la conscience critique, y compris vis-à-vis des pouvoirs publics. Or c’est très grave : cette posture désincite les gens à jouer ce rôle d’interpellation des politiques publiques. Toute démocratie a un besoin vital de contre-pouvoirs.

L’Observatoire des libertés associatives peut jouer ce rôle, vous m’en dites un peu plus sur comment vous avez constitué ce collectif ?

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Au point de départ c’est le CAC qui décide en janvier 2019, d’interpeller le ministre Attal, délégué à la vie associative, à propos des entraves qu’il constate au quotidien sur le terrain. Le ministre dit qu’il ne perçoit pas le problème et qu’il faudrait revenir avec davantage de données objectives.
Moi en tant que chercheur, je commençais déjà à cibler les quartiers populaires. En janvier 2019, j’étais en lien avec des réseaux militants. On se dit que vu qu’on se pose les mêmes questions, ça vaut le coup qu’on bosse ensemble. Les associations ont apprécié l’idée de faire un travail rigoureux de sciences sociales. Alors j’ai réuni un conseil scientifique composé de chercheurs en sciences sociales pour se lancer dans ce travail d’enquête. On va essayer de faire un repérage de cas, on a constitué notre liste d’exemples concrets et indéniables d’attaques visant des associations parce qu’elles sont trop politiques. On arrive assez vite à nos 100 cas robustes où l’entrave fait assez peu de doutes. Ensuite c’est un travail d’archives, pas mal appuyé sur la presse locale, on a parfois contacté les institutions qui étaient partie prenante de l’histoire.
Assez vite l’idée qui point c’est de cartographier la répression associative, avec des fiches, un site internet, une sorte de base de données à la disposition des citoyen·ne·s. De leur côté, les assos ont développé un guide de riposte, ce qui permet assez bien d’articuler la théorie et la pratique.

Ça me plaît cette articulation, on est tout à fait dans la tradition de l’éducation populaire, qui envisage toujours l’agir comme une recherche-action. C’était habituel pour vous de travailler avec des citoyens ?

Bien sûr les sciences sociales s’intéressent de près au secteur associatif. Mais d’habitude on prend plutôt les secteurs associatifs comme objet d’étude. Ici on est dans une démarche un peu inverse : la commande vient des associations, et le travail a été fait ensemble tout le long : les assos repèrent, on conduit les entretiens, on collabore du début jusqu’à la fin. On appelle ça les recherches participatives. C’est une posture de chercher assez militante, mais tout notre travail est articulé sur l’hypothèse que militant n’est pas un gros mot.

Pour en savoir plus : lacoalition.fr

Propos recueillis par Julian Augé

 

 

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