Rencontres

Gabriel Amard : Les municipales à Paris sont regardées plus pour le casting et pas vraiment pour les programmes et les bilans. Toi tu y vas fort ! Pourquoi dans votre appel « Décidons Paris » vous dites que « Paris doit revenir aux parisien–ne–s » ?

Danielle Simonnet : Sur 3 mandatures un glissement s'est opéré. Les élus qui se présentaient comme des aménageurs, qui prétendaient avoir une stratégie pour la capitale l'ont finalement abandonnée aux promoteurs. Ils sont devenus des « placiers » d'intérêts privés. Pourtant à l'arrivée de Bertrand Delanoé il y avait une certaine volonté, de l'espoir. On attendait une rupture. Et puis on a vu petit à petit la gestion prendre le dessus. Les baisses de dotations de l'Etat ont servi de prétexte austéritaire. Les équipes municipales majoritaires à Paris ne regardent pas la ville comme une communauté citoyenne et politique, la Commune, mais comme une entité administrative à gérer. Ainsi, les multinationales se sont engouffrées dans ce contexte de gestion austéritaire et les élus ont choisi la facilité. Ils ont laissé la finance gérer la ville à leur place.
Ce fut d'autant plus facile de gentrifier, de bétonner, de privatiser, que les usagers ont été tenus à distance des décisions. Le seul moyen de faire sauter ce verrou c'est considérer la ville avant tout comme une communauté de citoyens. Une communauté de vie. Voilà pourquoi nous plaidons pour qu'il y ait une irruption citoyenne dès ces élections municipales et tout au long de la mandature.

GA : Du coup cela vous conduit à faire une campagne différente ?

DS : Assurément. L'éducation populaire inspire beaucoup notre travail militant. Nous sommes des passionnés de la mise en mouvement des femmes et des hommes dans la cité. Je suis aussi consciente que la stratégie de la révolution citoyenne dont nous sommes porteurs avec les insoumis, et ce dans le cadre de la 5e République, ne peut miser que sur la victoire à l'élection présidentielle. Passer à une constituante et à une 6e République ne se fera pas si les habitantes et habitants ne se font pas entendre dans la ville, auprès d'un bailleur. Sans une culture du rapport de force, l'oligarchie sera d'autant plus forte pour résister aux choix d'intérêt général. Dans notre démarche, l'auto-organisation a une place très importante. Pour ce qui me concerne j'ai été marquée par des rencontres et des inspirations. L'inspiration de Barcelone avec Ada Colau ou de Valparaiso où il y a eu des démarches municipalistes intéressantes, ou dans un autre contexte la révolution municipaliste du Rojava, que me racontent mes amies kurdes, et qui pose la question du rapport à l'État.

GA : Cette prise de conscience vient de loin mais à cette étape il s'agit de faire campagne ?

DS : Depuis juin 2019, notre campagne implique très largement des Parisien.ne.s dont une majorité n'a jamais milité dans des partis. En juin, nous avons lancé un appel avec un militant associatif, Claudio Pulgar Pinaud, avec lequel nous nous retrouvons sur des principes : 1 - Se battre contre la bétonisation, la gentrification et la privatisation de Paris 2 - Fédérer les combats associatifs et citoyens 3 - Définir un cadre démocratique, et notamment défendre l'idée d'un RIC local. Avec ce RIC, nous nous engageons dès lors que 5% des électeurs le demandent via une pétition, à organiser un référendum local. Cela vaut pour proposer un projet nouveau ou pour s'opposer à un projet, à une réforme, et nous défendons également le référendum révocatoire. Par exemple un référendum serait pertinent pour des projets comme la Tour triangle, projet inutile et imposé dans un contexte de dérèglement climatique, ou sur la question des privatisations des services publics. On l'a vu avec la privatisation du crématorium du Père Lachaise : avec la majorité municipale d'Anne Hidalgo même la mort devient une marchandise. De tels sujets aujourd'hui ne sont pas débattus comme il se doit... Qui a seulement entendu parler de cette privatisation ? Il faudrait au contraire pouvoir organiser un référendum sur des sujets d'une telle importance. Cette logique démocratique, celle du municipalisme, est au cœur de notre projet. Il faut aussi répondre à l'urgence écologique et à l'urgence sociale. Ces deux enjeux sont les deux faces d'une même pièce. A Paris, un million de personnes viennent chaque jour travailler dans la capitale sans avoir les moyens d'y vivre du fait du prix du foncier et des valeurs locatives. Nous en sommes à 10 000 euros du m2 !
Une autre cause de cet éloignement entre domicile et travail, c'est que Paris est excédentaire en emplois. Il faut assumer qu'il est temps d'arrêter de créer des emplois à Paris et les localiser prioritairement dans des communes déficitaires. Aujourd'hui, cette métropole est attractive pour la finance mais elle est un repoussoir pour les salariés.
12 000 personnes quittent ainsi la capitale chaque année. L'aberration de cette ségrégation spatiale a des conséquences écologiques. Toutes les listes aux municipales vont dire : « il faut faire de l'écologie, piétonniser, végétaliser... »... Ils font le catalogue du greenwashing mais ils ne posent pas la question première qui est de pouvoir travailler et vivre à Paris sans déplacements interminables. Seule notre liste pose cette question de fond.

GA : Vous avez en décembre tenu des ateliers participatifs, qu'en ressort-il ?

DS : Depuis des mois nous organisons des ateliers thématiques, assemblées d'arrondissement, porte à porte avec des questionnaires et nous recueillons beaucoup de contributions individuelles sur le site www.decidons.paris.
En décembre nous avons organisé une Assemblée où les citoyennes et citoyens présents ont fait émerger des priorités de toutes ces propositions. Il en est ressorti comme mesures d'urgence : le RIC, la gratuité des transports, la lutte contre la ségrégation scolaire, la question de l'alimentation bio adossée à une implication de Paris dans les choix agricoles franciliens, la remunicipalisation des services publics, la réquisition des logements vides, et la mise en place d'une garantie dignité, pour qu'aucun.e Parisien.ne ne soit en dessous du seuil de pauvreté.
Enfin il ressort un haut niveau d'attente en matière d'auto-organisation des habitant.e.s. C'est le cas notamment là où se concentrent des habitats sociaux pour lesquels les rénovations se font attendre ou se font en dépit du bon sens. En matière d'isolation les restrictions budgétaires déclenchent des sous-traitances en cascades. Les travaux sont bradés et les locataires ne voient jamais arriver la baisse des dépenses énergétiques. Pire, les chantiers se terminent avec des trous autour des fenêtres ! Les bailleurs n'écoutent pas. Donc, nous aidons les locataires à défendre leurs droits. Un accompagnement à l'auto-organisation les aide à organiser des mobilisations symboliques dans les agences des bailleurs, à faire des vidéos, avec parfois des victoires rapides parce qu'une fois la presse alertée comme par hasard la question se règle.

GA : Tu penses que les gens qui luttent à partir d'un problème concret sont susceptibles de venir siéger eux-mêmes dans un conseil municipal ?

DS : Oui, même si au point de départ si on leur pose la question, ils et elles sont surpris.es. L'idée d'aller remplacer les élus à l'origine de leurs maux paraît éloignée, irréelle. Mais quand on leur montre à quel point leur colère est légitime et que ce qu'ils expriment a sa place dans un programme, une délibération d'un conseil municipal ou d'un conseil d'arrondissement, les choses deviennent accessibles. Quand on décide ensemble de définir par quartier qui peut les représenter dans cette démarche municipale au lieu de décider par le haut, tout de suite ça devient réaliste et concret. On insiste beaucoup pour dire que notre démarche municipaliste est de faire en sorte que les citoyens fassent irruption dans les conseils et qu'on fasse basculer des mairies.
Par ailleurs la bataille municipale n’est pas déconnectée du contexte national. Nous sommes la seule force à discuter avec les gens de la réforme des retraites. On ne déconnecte pas les deux. Ceux qui cassent les retraites par répartition pour imposer la retraite par capitalisation et favoriser les intérêts des fonds de pension et des assurances servent la même logique que ceux qui privatisent les services publics, par exemple en décidant de privatiser le crématorium du Père Lachaise.

GA : En mettant à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le projet de loi sur les retraites en pleine élection municipale, cela conduit évidemment à une certaine politisation de ce scrutin, et à Paris, ce n’est pas plus mal finalement ?

DS : Bien sûr et quand au Conseil de Paris j’ai défendu que la Mairie de Paris mette des salles à disposition des citoyens pour des réunions d’information sur le projet de réforme, on a pu constater les contradictions de la majorité d'Anne Hidalgo : mon vœu n'a fait qu'une voix, la mienne. Les gens ne sont pas dupes. De plus en plus ils rejettent les jeux politiciens minables. A nous de faire comprendre en actes qu'il y a une politique à l‘ancienne d’un côté, et notre démarche totalement ouverte et cohérente de l’autre.
Quand Vikash Dhorasoo a décidé de rejoindre la démarche, cela a été une illustration de notre démarche ouverte. C'est un des rares footballeurs à s’être engagé contre le racisme, contre les LGBTPhobies, à s'être opposé à la suppression de l'ISF. C’est un footballeur atypique et très engagé.
Je l’ai retrouvé sur une bataille dans le XVIIIe arrondissement : il s’agissait de défendre l’existence d’un city stade dans un quartier du XVIIIe. Des habitants refusaient de vivre à coté d’un city stade utilisé par les jeunes du quartier et ceux de la Goutte d’or.
Le PS avait cédé et prévoyait l’installation d’une aire de jeux à la place. Vikash qui jouait souvent au foot avec les gosses du quartier a décidé d’entrer dans la bataille et m'a sollicité via twitter. C’est dans cette bataille très concrète que nous nous sommes totalement retrouvés.
Ensuite il a fait son propre cheminement, il a réfléchi, s’est renseigné, a rencontré les autres candidats. Il a constaté que nous étions les seuls à être présents sur le terrain, et il a décidé de rejoindre notre démarche.
Une bataille importante que nous menons, c’est contre le mobilier anti SDF. Ils ont inventé des bancs une place. Alors on leur chante « Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics » avec des vidéos montrant à quel point c’est dur d’être à deux et de s’embrasser sur un banc une place. Ils installent aussi des bancs une place qui se tournent le dos. Et dormir sur un banc une place…ce n’est pas du tout confortable, c’est d’ailleurs le but de ce mobilier ! Il ne veulent pas que les SDF puissent se reposer, avoir droit à l’espace public, ni que puisse y exister le collectif. C’est un symbole très fort de leur conception de l'espace public.

GA : Je passe du coq à l’âne. Quand tu as fait ta première Conférence gesticulée, je me souviens que tu te moquais de ceux qui écrivaient des livres (rires) pour exister en politique et voilà que tu en sors un !

DS : (rire) et bien parce que justement, j’ai fait une conférence gesticulée « Paris Vendu », où je développe la question du droit à la ville en racontant tout un tas de luttes et en faisant des parallèles entre ce qui m'a construit moi gamine, enfant d’artiste en zone rurale, et mes batailles d'adulte, d'élue, à Paris dans la capitale... Mais sur mes 1h30 de spectacle, j’avais une frustration de ne pas pouvoir aller au bout de ce que je voulais raconter, et je voulais raconter autrement. Voilà pourquoi j'ai écrit ce bouquin « Paris, les moineaux reviendront ! ».

GA : Oui d’ailleurs, quand j'ai vu le titre j'ai réalisé qu'il n’y a plus de moineaux dans Paris ?

DS : Justement un jour j’ai moi aussi réalisé... J’ai lu dans le journal qu'en 10 ans 70% des moineaux parisiens avaient disparu, et là j'ai été prise de vertige. Franchement je ne me suis pas rendu compte de cette disparition. Tu te replonges dans tes souvenirs, tu repenses aux moineaux qui venaient picorer des miettes quand tu prenais ton café et ton croissant le matin, toute cette joie-là. Et là tu paniques, tu cherches autour de toi, tu te dis : non, mais c’est pas vrai, et … j’ai passé plusieurs jours comme ça à me dire que j’allais en voir un au moins un... Et non, aucun.
Alors s’installe ce sentiment de manque et de culpabilité. Je n’avais même pas vu qu’ils avaient disparu. Je trouve que dans notre prise de conscience écologique, il est important de réaliser que la 6eme extinction des espèces a eu lieu devant nous, et que nous n'avons rien vu.
Ce qui est intéressant, c’est de comprendre pourquoi les moineaux ont disparu. Il y a la destruction d'immeubles de quartiers populaires où ils pouvaient nicher, et la bétonisation de la moindre friche, ainsi que l'absence d'espace vraiment naturel dans la capitale ce qui fait disparaître les insectes, les coins pour nicher, les buissons pour se cacher.
L'urbanisme de standing supprime les endroits un peu abîmés. Finalement ce qui a fait disparaître les moineaux, c’est la même politique qui a chassé les classes populaires de Paris.

GA : En somme la politique de madame Hidalgo éradique la biodiversité ?

DS : Parfaitement. Je développe tout cela dans mon livre. Il y a d'abord une première partie-fiction : « Rêvons le retour des moineaux ». Puis une analyse du bilan des trois mandats Delanoë-Hidalgo : « Pourquoi ont-ils été chassés ? » ; enfin je propose une méthode pour que les habitant.e.s se réapproprient leur ville : « Organisons-nous pour qu’ils reviennent ».
La première partie « Rêvons le retour des moineaux » est une fiction. Nous sommes le 26 juillet 2024, ce devait être le premier jour des Jeux olympiques. Mais il n’y aura pas de premier jour des Jeux olympiques, parce que les listes Décidons Paris ont gagné les élections en 2020 et organisé un referendum. Les Parisiennes et Parisiens ont voté et les Jeux olympiques ont été annulés. En ce 26 juillet 2024, on fête ça par une grande fête du sport populaire dans tout Paris et en banlieue. On commence à revoir les moineaux dans Paris. C’est une première partie fiction où je vous invite à vous projeter dans un avenir proche où il est possible de tout changer à Paris, en s’appuyant sur l’implication citoyenne. On y démontre par le récit que oui, il est possible de faire une toute autre politique, de réquisitionner les logements vides, d'encadrer les loyers à la baisse, de faire revenir les classes populaires dans Paris. Et ça change tout ! on préserve les espaces naturels, on découvre la Bièvre, cette rivière aujourd'hui oubliée alors que la classe populaire s’y baignait, avant qu'on s'en serve d’égout et qu'on l'enterre. Avec cette première partie j'espère faire comprendre qu'un autre Paris est possible.
Dans la deuxième partie « Pourquoi ont-ils été chassés ?», je fais le bilan des trois mandats de la majorité PS-PCF-EELV à Paris. Il faut creuser leur bilan en terme de politique de logement et regarder la réalité en face : les classes populaires (ouvriers et employés) qui représentaient 35% de la population active à Paris, ne sont plus que 25%. L'analyse que j'en fais, c'est que cette équipe municipale a démissionné face aux multinationales et à la spéculation immobilière, rendant cette ville hors de prix et irrespirable.
Dans la troisième partie « Organisons-nous pour qu’ils reviennent », je propose une stratégie, celle de la révolution citoyenne appliquée à la ville : le municipalisme. Quels sont les enjeux de cette élection, quelle conception a-t-on de la commune ? Comment met-on le peuple aux commandes de la commune ? Parce que la commune est l'échelon le plus proche des gens, elle est le niveau idéal pour impliquer les habitant.e.s au quotidien, et leur permettre de se réapproprier l'usage des communs. Il faut politiser la vie municipale ! Je souhaite aussi interroger le rapport à l'Etat, par la réflexion sur le communalisme, en s'inspirant de ce que font nos ami.e.s kurdes au Rojava.
La campagne que nous menons à Paris est une démarche d’éducation populaire, liée à une pensée politique construite : la démarche municipaliste. Nous voulons permettre aux habitant.e.s de se réapproprier le pouvoir de décider de leur ville, et de reprendre collectivement en main les communs urbains, par l'auto-organisation et l'implication de toutes et tous !

 

 

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