Rencontres

Troisième de la liste de la France Insoumise aux élections européennes, vous êtes aussi connue pour votre long passé militant. Pourquoi avez-vous décidé de passer de l’autre côté du miroir, de vous engager dans un mandat politique ?

Avant de m’engager dans un mouvement politique j’ai milité pendant des années dans des collectifs de précaires. On a fait du bruit avec des actions coups de poing qui nous ont permis de sensibiliser l’opinion publique et on a obtenu quelques victoires. Avec le collectif Génération Précaire on a réussi à faire en sorte que les stages soient encadrés et indemnisés. Avec Jeudi Noir on a permis à des mal-logés de loger quelques mois dans des bâtiments laissés vides. On a forcé les pouvoirs publics à racheter ces immeubles pour les transformer en logements sociaux, et on a même obtenu une loi sur l’encadrement des loyers, etc. Mais cette loi n’a jamais été mise en oeuvre : une fois arrivé au gouvernement Manuel Valls s’est empressé de l’enterrer pour plaire aux lobbies des propriétaires et des agences immobilières. Militer dans des collectifs a été génial, stimulant, amusant. On a réussi à faire avancer nos idées dans la société, on a obtenu des victoires importantes. Mais clairement, j’ai pris conscience au fil du temps que si on voulait que nos revendications sur le droit au logement et plus largement le droit à une vie digne se concrétisent et obtenir davantage que des victoires locales ou des avancées à la marge, il fallait occuper le terrain politique et prendre le pouvoir. Pour que notre projet de société ne reste pas justement une revendication mais devienne une réalité. C’est le sens de mon engagement au sein de la France Insoumise.

Et maintenant que vous êtes élue, quels sont les combats que vous souhaiteriez porter à l’intérieur du Parlement européen ?

Je siège au sein de la commission Emploi et affaires sociales. Je souhaite faire entendre et faire peser la voix et les revendications des travailleurs au sein de d’une Union européenne construite avant tout autour du dogme du marché et de la concurrence qui broient les droits sociaux. Mais je ne conçois le travail à l’intérieur du parlement européen qu’en lien permanent avec l’extérieur de l’institution, là où se situent les principaux concernés : syndicats, société civile, citoyens. Par ailleurs je veux utiliser mon rôle d’eurodéputée pour aider la coordination des luttes au niveau européen. Les mêmes multinationales écrasent les travailleurs que ce soit à Paris, à Madrid ou à Amsterdam, et le jour où les salariés s’organiseront de façon coordonnée à l’échelle européenne elles prendront un sacré coup dans la tronche. Il y a deux luttes qui me tiennent particulièrement à coeur : celle des salariés de McDo et celle des travailleurs des plateformes de Deliveroo* ou Uber notamment.

À propos de McDonald’s, vous êtes très mobilisée sur le sujet. La multinationale est championne de l'évasion fiscale et des bas salaires. Est-ce qu'il est possible d'agir au niveau européen pour changer ça ?

Avec de la volonté politique il existe des marges de manoeuvre à l’échelle européenne. Pendant la campagne j’ai proposé une directive européenne qui permettrait de mettre fin à l’évasion fiscale et au système de franchise de la multinationale qui lui permet d’avoir une main d’oeuvre corvéable avec des conditions de travail au rabais. McDo utilise les failles de la législation pour évader ses bénéfices, alors qu’elle devrait en partager une partie avec ses salariés et contribuer ,comme n’importe quel contribuable, à l’effort fiscal qui permet de construire des écoles, des hôpitaux. Je vais maintenant pouvoir pousser ces idées dans l'hémicycle, mais je vais aussi continuer à soutenir les luttes de terrain, comme au McDo de Marseille St Barthélémy, car c’est seulement avec les salariés qu’il est possible de gagner le rapport de force.

Vous avez décidé de faire de l'ubérisation un des axes majeurs de votre action politique. Pourquoi vous mobilisez-vous sur ce sujet ?

McDo est célèbre pour ses McJobs : des boulots durs, à temps partiel et mal payés. Uber, mais aussi Deliveroo, sont entrés en compétition avec la multinationale du fastfood pour décrocher le titre du pire employeur. Qu’il s’agisse des coursiers à vélo ou des chauffeurs VTC, les travailleurs ubérisés sont des faux indépendants qui n’ont pas le statut de salarié, donc pas de droit à l’assurance maladie et ils travaillent à la tâche, au jour le jour. Uber et consorts tentent d’effacer un siècle d’acquis sociaux, veulent revenir au temps des travailleurs jetables et sous-payés. Je me bats depuis des années contre la précarité et contre les stratégies de contournement inventées par le capitalisme pour casser les droits acquis par les travailleurs et le travail ubérisé en est la plus récente incarnation. Comme pour les stagiaires, les mal-logés ou les jeunes salariés de McDo, il faut que le bizutage social s’arrête, que chacun puisse vivre dignement de son travail.

Sur ce dossier précis de l'ubérisation, que pouvez-vous faire en tant qu’eurodéputée ?

Cela a été confirmé par la future Commission européenne : le Parlement européen va être saisi d’une directive qui encadrera les plateformes numériques. Nous avons d’ores et déjà commencé à nous battre pour que cette directive protège les travailleurs plutôt que les plateformes. Avec la FI nous allons pousser pour que ces entreprises numériques ne s’affranchissent plus du droit du travail en les obligeant à reconnaître que leurs travailleurs sont des salariés comme les autres, et qu’à ce titre ils doivent bénéficier de conditions de travail normales avec les droits sociaux qui vont avec. En dehors du travail parlementaire à l’intérieur de l'hémicycle je voudrais aider les livreurs de repas à domicile et les travailleurs des plateformes à se connecter entre eux, afin qu’ils s’organisent à l’échelle européenne, car c’est cette échelle qui est utilisée comme un terrain de jeu par les multinationales qui les emploient pour accroître toujours plus leurs bénéfices en piétinant les droits sociaux et les législations nationales.

Baptiste Spilers

 

 

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