Rencontres

Propos recueillis par Séverine Véziès

En septembre dernier, 200 personnalités du monde entier signaient une tribune pour dénoncer ce que l’on appelle le lawfare. Pouvez-vous nous expliquer à quoi cela correspond ?

Le lawfare est la contraction des mots anglais « law » (loi) et « warfare » (guerre). C’est un concept élaboré de manière académique par John Comaroff, professeur à Harvard. Il y a une dizaine d’années, il s’est penché sur sa mise en œuvre dans les Etats nations pour nuire ou se débarrasser d’opposants politiques. Il a notamment analysé le cas de Lula au Brésil.
Il s’agit d’une instrumentalisation de la justice et des médias pour éliminer un adversaire politique. Le lawfare est caractérisé par sa dimension idéologique :  il est l’œuvre de systèmes dominants, néo-libéraux contre des gens qui les contestent. Je parle de systèmes car les acteurs d’un lawfare sont issus des institutions judiciaires, médiatiques, policières et souvent des plus hautes sphères de l’Etat. Il y a une complicité de « classe » voire de « caste » dans ces milieux pour bâillonner, éliminer une option politique qui va à l’encontre de leurs intérêts et privilèges.

Il y a donc un mode opératoire et des modalités que l’on va retrouver dans les différentes affaires de lawfare dans le monde ?

Oui, tout à fait, quels que soient les pays où la tactique du lawfare est employée, on retrouve les mêmes caractéristiques.
Cela démarre toujours par une dénonciation et des accusations peu fiables, fondées sur aucun élément probant, ni preuves. Dans le cas de Podemos en Espagne, l’accusation vient de la droite qui s’appuie sur un seul témoin qui prétend avoir vu un proche de Pablo Iglesias recevoir de l’argent du Venezuela pour créer Podemos. C’est le point de départ de l’ouverture d’une enquête policière sous contrôle du Ministre de l’Intérieur du gouvernement de droite.  Les médias vont se charger de « charger » justement Pablo Iglesias à chaque campagne électorale.
Dans le cas de Rafael Correa, en Equateur, un militant du parti adverse, se réveille un beau jour et accuse Rafael Correa de l’avoir fait enlever et séquestrer par les services secrets. Là encore, pas de témoin, pas de signalement pour enlèvement, pas d’éléments probants. Mais cela suffira au Procureur pour ouvrir une enquête et inculper l’ancien Président.
Je résume : au point de départ, des accusations graves mais des accusateurs instables qui n’apportent jamais la moindre preuve à leurs accusations. L’idée n’est pas de rechercher la vérité mais de semer le doute sur la personne. Comme le dit Guillaume Long interrogé dans le documentaire, « on est dans un monde de post vérité », c’est le monde du soupçon. L’idée est de mettre le soupçon sur la personne et de cultiver le « tous pourris ». Et cela marche !  Des mois après les perquisitions orchestrées contre la France insoumise, sans même une seule preuve, des gens continuent de penser « il n’y a pas de fumée sans feu » !
Autre caractéristique : ce ne sont pas n’importe quels procureurs ou juges, ni n’importe quels policiers qui interviennent. On a en effet à faire à une justice politisée. Le juge Moro au Brésil, qui a fait emprisonné Lula, est ensuite nommé Ministre de la justice de Bolsonaro. Quand on fait quelques recherches sur les personnes qui interviennent dans ces dossiers policiers et judicaires, on s’aperçoit qu’ils sont liés à la politique : le Procureur François Molins qui accuse Mélenchon était en charge du programme « Justice » d’Emmanuel Macron et a ensuite été récompensé.
Cette justice est non seulement politisée mais c’est aussi une justice d’exception au sens où les victimes de lawfare voient leurs droits et libertés bafoués : dépôts de plainte non suivies ou classées sans suite, des procédures qui durent avec des contenus de dossiers auxquels les avocats peinent à avoir accès, parfois des gardes à vues voire des inculpations non justifiées.
Il y a une réelle volonté d’intimider et de salir. Les procédures se passent rarement dans le calme et dans le respect des droits des personnes visées. Lors des perquisitions d’octobre 2018, Mélenchon réagit face à ces violations des droits parce qu’ils constatent les abus qui sont faits sans aucune espèce de retenue.  
En Argentine, cela peut aller jusqu’à mettre en scène un procès en pleine campagne électorale. L’exemple de Cristina Krichner est une caricature : après une perquisition de 3 jours sous l’œil des caméras, elle sera trainée au Tribunal pendant la campagne présidentielle à raison d’une audience par semaine. Les caméras l’ont filmée à chaque fois arrivant au Tribunal et en repartant pour faire campagne. On peut se consoler en se disant que cela ne l’a pas empêchée de gagner puisqu’elle a été élue vice-présidente !
Pour finir, le lawfare est marqué aussi par la multiplication des procédures : autour de « l’affaire » principale, d’autres accusations pleuvent pour des raisons connexes et dans le seul but de maintenir les personnes sous la pression de la justice et sous une pression également financière, du fait du coût des procédures et des frais d’avocats.

Qu’en est-il du rôle des médias dans ce système ?

Le lawfare nécessite que l’on crée un environnement pour utiliser les armes de la justice contre des opposants. De nos jours, ce sont les médias détenus par les puissances financières et l’Etat. Ces médias ne sont ni neutres ni en quête de vérité. Alimentés par les policiers et les magistrats, ils vont s’amuser à faire des « révélations », toujours à charge contre les cibles du lawfare. Peu importe la diffamation, la calomnie, ils savent que les procédures judiciaires contre eux seront ralenties par les mêmes magistrats.

D’où la caractéristique suivante du lawfare, le rôle central des médias…

L’ensemble s’accompagne en effet, d’une campagne de dénigrement médiatique. Les médias passent alors en boucle les détails de l’affaire, agissant comme un filtre déformant de la réalité et participant au procès à charge des personnes accusées. Ils assurent la diffusion des pièces du dossier qu’ils arrivent à se procurer, notamment par des fuites orchestrées (ex : diffusion des fausses preuves contre Iglesias). Ils assurent le « feuilletonnage » de l’affaire à intervalle régulier.
Ils vont par exemple en lien avec la justice dévoiler des soi-disant pièces du dossier, à des moments clés, comme lors d’élections, ou lorsque des personnes du même camp politique connaissent à leur tour des problèmes, insufflant l’insidieux « voyez, tous les mêmes ». Face à cet acharnement et lynchage médiatique, la personne incriminée ne peut se défendre et exprimer son point de vue avec la même force.
Lula, Correa, Kirchner, Iglesias, et tant d’autres disent tous la même chose : sans les médias, le lawfare ne serait pas possible ! Leur rôle est non seulement central mais je dirais même que la lawfare est avant tout une tactique médiatique.

On retrouve donc l’ensemble de ces caractéristiques dans le cas Mélenchon ?

Oui tout à fait. Tout part d’une dénonciation de Sophie Montel sur ordre de Marine Le Pen. Engluées dans une affaire d’emplois fictifs du FN au parlement européen, elles vont s’entendre pour accuser Jean-Luc Mélenchon, au moment où le Groupe LFI s’installe à l’Assemblée nationale.
Et pour ce qui est des comptes de campagne, c’est le rapporteur de la commission des comptes de campagne qui lance une accusation de surfacturation alors même que les comptes de campagne de Jean-Luc ont été validés par ladite commission et que nous avons fait la campagne la moins couteuse au regard de sa durée. A partir de là, la campagne de dénigrement judiciaire et médiatique est lancée. Alors même que pendant ce temps, les signalements opérés sur les comptes de campagne d’Emmanuel Macron tomberont aux oubliettes !
On retrouve en effet tous les ingrédients du lawfare. Des accusations farfelues et sans fondements, des médias qui relaient et sèment le doute sur les personnes, une opération de police spectaculaire pour intimider, une justice d’exception avec des procédures lentes, des abus de pouvoir et où les droits des accusés sont bafoués. Lors des perquisitions qui nous ont touchés, en octobre 2018, tout est fait pour créer l’incident. Comment peut-on penser que des responsables politiques vont accepter de se laisser saisir de l’ensemble de leurs fichiers sans rien dire ? C’est du jamais vu. Que ce soit au siège de la LFI ou du PG, c’est l’ensemble des fichiers des adhérents et des soutiens à la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017 qui ont été saisis. A son domicile, c’est l’ensemble de ses données qui ont été saisies, y compris des données personnelles comme des photos de famille.
Et nous sommes actuellement 18 mois après le début de l’enquête préliminaire et on n’a encore vu aucun juge ! 18 mois après, nous n’avons donc pas accès au dossier, ni nos avocats, alors même que des éléments du dossier font l’objet de fuites dans la presse.
Nous ne demandons pas à être jugés différemment de l’ensemble des citoyens, mais nous demandons à être jugés comme les autres citoyens et non par une justice d’exception.

Qu’en est-il du rôle du procureur de la République Molins dans cette affaire ?

Là aussi, on retrouve une des caractéristiques du lawfare. Dans le cas Jean-Luc Mélenchon, l’ensemble des personnes concernées appartiennent au même réseau : un réseau politisé, proche du Parti socialiste, converti au macronisme et auquel appartient Mme Belloubet.
Quand on fait quelques recherches sur les personnes qui sont intervenues, on s’aperçoit qu’elles sont toutes politisées. M. Molins comme je l’ai dit est un macroniste. Même les juges d’instruction sont liés à la politique : le juge Dominique Blanc par exemple a passé des années au sein du cabinet d’un Président de région du PS, il a fait le programme « Justice » de Hollande, a salué la réforme de la justice menée par Taubira, a blanchi Pénicaux dans l’affaire « Las Vegas » ! Quel crédit accordé à un tel juge quand il fait traîné l’instruction, vous prive de vos droits et attend certainement les prochaines échéances électorales pour se réveiller ?
A chaque fois que l’on fait des recherches sur des personnes qui sont intervenues, elles ont toutes des carrières politiques. Tous ont fait un séjour en cabinet ministériel, plutôt PS et ont connu des promotions fulgurantes, avec un gain de carrière de 10 ans.
Pour ce qui est du rôle des médias, là aussi, même mode opératoire : des images à charge qui tournent en boucle, des plateaux de télé composés essentiellement d’intervenants à charge, des pièces du dossier qui sont diffusées, alors même que les personnes attaquées n’y ont pas accès.
Dernièrement, dans le procès du FN pour « escroquerie », de lourdes peines ont été demandées contre le parti mais aussi contre des cadres du parti et des proches de Marine Lepen, dont son conseiller, avec notamment des peines de prison. Deux semaines de procès et pourtant pas une ligne dans les médias !
Moralité, on salit des gens sans jamais s’excuser une fois la vérité connue et on protège les pires pourritures.

Que doit-on voir dans le procès des perquisitions qui s’est déroulé en septembre dernier et pour lequel le délibéré interviendra prochainement ?

Le procès des perquisitions contre plusieurs camarades de la LFI est l’exemple typique de ce qui est recherché : créer des affaires connexes pour étouffer les opposants, jeter le trouble sur leur probité, mais aussi les épuiser à faire autre chose que leur travail d’opposition. A ce jour, il y 4 ou 5 procès qui s’annoncent contre Jean-Luc Mélenchon (pour injures, diffamation…) Tous ceci engendre des coûts et de l’énergie dépensée à se défendre plutôt qu’à s’opposer à la politique du gouvernement.

Ce phénomène est-il nouveau ? Pourquoi en parle-t-on aujourd’hui ?

La nouveauté est que cela est devenue une pratique internationalisée, mise en œuvre dans des pays libéraux à tendance autoritaire. Dans les années 60, 70, c’était les dictatures militaires qui imposaient un régime, dorénavant, la méthode est plus douce mais beaucoup plus insidieuse. On utilise la justice pour se débarrasser des opposants, pour les empêcher de faire de la politique. Le lawfare en France s’appuie sur les lois liberticides qui sont votées depuis Sarkozy. Et dernièrement, l’état d’urgence dans le droit commun, la loi anticasseurs qui sert aujourd’hui à criminaliser le mouvement des gilets jaunes.

Le lawfare est-il un complot ?

Certains nous accusent d’être des complotistes. Nous n’avons pas de preuves d’un complot donc ce n’est pas ce que nous disons. Dans le cas Lula, il y a bien un complot avéré. Dans le cas Podemos aussi puisque des policiers corrompus avaient fabriqué de fausses preuves.
Dans notre cas, pour le moment, nous constatons un effet de système. Toutes ces personnes qui interviennent ne sont pas neutres : des magistrats politisés, des accusateurs instables, des médias dont les membres sont tous liés à une tendance politique. Nous montrons du doigt Nicole Belloubet la Ministre de la Justice car nous savons qu’elle ment. Mais on pourrait aussi interroger les rôles de Rémy Heitz (ancien directeur des affaires criminelles et des grâces devenu Procureur de Paris) ou encore de Laurent Nunez (ancien patron de la DGSI nommé par Macron avant de devenir Secrétaire d’Etat à l’Intérieur le 16 octobre 2018 au matin). Tout ce beau monde a connu des promotions importantes quasi-simultanément avec l’opération des perquisitions.

Qu’est-ce que cela nous dit sur l’état de nos démocraties ?

Nous sommes dans un système qui est en train de se refermer sur la violence, dans l’autoritarisme, dans des abus de pouvoirs de toutes sortes et qui bénéficie de l’accompagnement médiatique qui le rend possible. 
Ce qui s’est passé avec nous, qui n’a pas suscité l’indignation, a ensuite permis la répression policière et judiciaire contre tous ceux, militants écologistes, gilets jaunes, citoyens, qui s’opposent au gouvernement.
L’ensemble des institutions que nous pointons dans le lawfare ont perdu la confiance des gens : la justice, les médias et même la police. Ces collusions ébranlent tout. Ces pratiques font que les gens qui n’y croient plus. D’où les problèmes de légitimité et d’autorité.

Si c’est à un système que nous avons à faire, comment lutter ?

Quand vous êtes pris dans cette tourmente du lawfare, vous n’avez pas d’autres moyens de vous défendre que la mobilisation populaire. Par définition, le lawfare existe dans un système judiciaire « défectueux » et les aléas de la justice, son temps, jouent contre vous. Il faut donc « politiser » et mobiliser l’opinion publique en l’alertant. Des mobilisations locales, nationales, internationales pour que ceux qui vous attaquent en abusant de la justice et des médias soient confrontés à leur tour au « jugement populaire ». Ainsi, Lula n’a été libéré que parce que le monde entier a su ce que le Juge Moro, devenu Ministre, avait fomenté contre lui.
Il n’y a pas que des politiques qui en sont victimes. Julien Assange par exemple. Sa situation est dramatique. Je pense que nous pouvons encore le sauver, mais si notre mobilisation faiblit, il est mort.
Le syndicaliste Gaël Quirante avec la Poste en France, est dans cette situation également. 9 ans d’acharnement judiciaire contre lui ! La connivence entre la direction de La Poste et la Ministre du Travail pour le faire condamner, l’empêcher de militer, est évidente. Pour reprendre les mots de Gaël : « cette tête n’est que le reflet d’un mouvement plus large qui est enraciné dans notre camp social. »
Nous sommes dans un régime qui tient par la peur. Il faut terroriser les gens. Les gens ne vont pas aux manifestations par peur des conséquences pour eux, pour leurs familles.  Cette peur étouffe mais elle peut aussi se rompre. Au Chili, il y a eu plus de 300 éborgnés. Et pourtant le nombre a donné le courage aux chiliens de continuer à s’opposer.
En France, le 5 décembre, faisons nombre, et peut être que ce sera le jour où cette peur va se rompre…

Si vous souhaitez organiser des projections près de chez vous du documentaire, n’hésitez pas à vous rendre sur la plateforme de la France insoumise.

 

 

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