l'édito

Déconfiné-es mais toujours mobilisé.es !

Le Covid-19 et ses conséquences, sont au centre de ce nouveau numéro du Journal de l’insoumission, et ce pour plusieurs raisons. Outre le fait que nous traversons la plus grave crise sanitaire depuis plus d’un siècle, elle est, au-delà d’être un phénomène biologique, un phénomène social et politique.

Plus que jamais, ce krach sanitaire met en lumière les conséquences du modèle de développement capitaliste qui depuis plus de 30 ans exerce une hégémonie mondiale. Division du travail mondialisée, perte de souveraineté des Etats dans des productions pourtant stratégiques, application de préceptes de gestion privée aux services publics, remise en cause des capacités des Etats à agir au nom de la lutte contre la dette, destruction des systèmes de solidarité et des conquis sociaux, dérives autoritaires de nos régimes politiques, remise en cause des habitats naturels des animaux sauvages, réchauffement climatique et destruction de la biodiversité….

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à la une

Retour sur le soulèvement citoyen en Algérie avant, pendant et après la crise sanitaire, avec Akram BELKAÏD, Journaliste au Monde diplomatique, membre du Comité de rédaction d’Orient XXI, chroniqueur au Quotidien d’Oran.

Le 16 février 2019, le Hirak a débuté en Algérie [néologisme arabe utilisé d’abord au Yémen dans les années 2000, puis à propos de la révolte du Rif marocain en 2017, Hirak renvoie à l’idée de mouvement / soulèvement populaire pacifique]. Sa cause immédiate était le rejet d’un 5e mandat du Président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. La puissance des manifestations, qui ont réuni des millions de personnes, a poussé Bouteflika à la démission le 2 avril 2019. La contestation perdure depuis, le peuple algérien réclamant le départ de tous les représentants du « système », d’abord incarné par le Chef d’Etat-Major de l’Armée Gaid Salah, dirigeant de fait du pays entre le 2 avril et son décès en décembre 2019, puis par Abdelmajid Tebboune, ancien Premier ministre devenu Président le 12 décembre 2019 au terme d’une élection boudée par les Algériens. Akram Belkaïd, comment résumer cette première année de soulèvement ? Comment a réagi le pouvoir qui s’accroche, à ce stade avec succès, tout en étant très fragilisé ?

En une année beaucoup de choses ont changé et en même temps rien n’a changé. Sur le plan du rapport du peuple au pouvoir, la réticence à contester qui existait chez de nombreux Algériens a disparu. Le nombre de manifestants n’a cessé de croître de février jusqu’à la fin de l’été. « On » pensait que la société algérienne était résignée, préférait la stabilité qu’on lui proposait à la contestation politique. Mais le projet de 5ème mandat de Bouteflika a tout fait basculer, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. On a vu une société se mettre en marche, une jeunesse notamment connaître une politisation rapide. La contestation a d’abord exprimé simplement le refus du 5ème mandat, puis s’est élargie à une demande de changement profond du système politique. L’Algérie est devenue un bouillonnement citoyen. En face, exception faite de la concession majeure de ceux qui ont démissionné Bouteflika, ils ne veulent rien lâcher. J’en veux pour preuve l’organisation de l’élection présidentielle du 12 décembre. Malgré une abstention massive le système a validé les élections, et prétend avoir retrouvé une légitimité démocratique, comme si rien ne s’était passé. Rien n’est encore joué, mais rien n’est fini non plus. Le processus du Hirak est juste en suspens en raison de la crise sanitaire.

Vous disiez qu’« on » pensait que la société algérienne était résignée. Qui est ce « on » ? On peut noter que les médias français reprenaient souvent cette idée de résignation. Je me souviens que Mohammed Sifaoui, très présent dans les médias, a publié le 21 février 2019 un essai dans lequel il concluait « hormis quelques utopistes, les citoyens ne cherchent même plus à s’impliquer. » Le lendemain des dizaines de milliers, voire des millions d’algériens participaient à des manifestations immenses marquant le premier tournant du Hirak. Pourriez-vous également préciser les modalités de répression utilisées par le régime ?

S’agissant de la supposée résignation, il y avait le poids de la décennie noire des années 90, vue comme un obstacle majeur à toute contestation générale. L’Algérie n’a jamais cessé de protester pendant les 20 années de présidence de Bouteflika. Il y a toujours eu des manifestations, des émeutes, des expressions de mécontentement. Pour faire écho à l’actualité on peut rappeler le mouvement des internes de médecine, qui en 2017 ont été tabassés par les forces de l’ordre alors qu’ils manifestaient pour l’amélioration de leur statut et de leurs conditions de travail. Simplement il n’y avait jamais eu de mouvement national. Le Hirak est historique parce qu’il est pacifique mais aussi parce que c’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante qu’on a à faire à un mouvement d’ampleur nationale. Jusque-là les mouvements de contestation, parfois violents, ont été sporadiques ou circonscrits à une région. Je pense à la Kabylie en 1980 ou en 2001, aux émeutes d’Alger en 1988. Le pouvoir manipule depuis 20 ans la crainte de la décennie noire, mais le Hirak montre que le mur de la peur a été cassé. En septembre 2018 le régime a fait diffuser à la télévision des images insoutenables de massacres qui ont eu lieu dans les années 90. Le message était clair : c’est nous ou ça. Mais ça n’a pas marché. Alors vous avez un certain nombre d’intellectuels ou de pseudo-intellectuels, notamment parmi ceux qui vivent en France, dont les discours vont dans le sens des clichés qu’une partie de l’opinion française peut avoir sur l’Algérie.  Il s’agit de présenter les algériens comme un peuple arriéré, intégriste etc. Certes il ne faut pas nier l’existence d’un courant intégriste, de mouvements réactionnaires au sein même de la société. Mais le Hirak a surpassé cela par son inventivité, ses mots d’ordre, son humour, son autodiscipline. Le pouvoir s’est montré d’abord démuni, alternant menaces et concessions verbales. Dès les premiers jours il a arrêté des gens, mais face au nombre et à l’ampleur géographique du mouvement, il a été incapable dans un premier temps de procéder à des arrestations massives. Le régime a passé son temps avec le général major Gaid Salah à menacer les Algériens en les traitant de zouaves, de suppôts de l’étranger, de horde sauvage. Il a déployé tout un vocabulaire négatif auquel le Hirak répondait de manière systématique. La répression a évolué petit à petit, le système a décidé de cibler les figures du mouvement, de procéder à des arrestations ciblées de gens qui avaient atteint une dimension médiatique importante. Ça s’est traduit par l’arrestation de politiciens, comme Karim Tabbou, ou celle de jeunes activistes de la société civile. A chaque fois avec des motifs juridiques soit très flous, soit très graves : « menace à l’unité nationale », « propos séditieux », « atteinte au moral de l’armée » etc.

… « menaces à l’unité nationale » ? Le régime a-t-il ressorti les vieilles ficelles en agitant par exemple de pseudo menaces « sécessionnistes » dans telle ou telle région du pays ? 

Il l’a fait par moments mais seulement à travers des formules générales comme « la main de l’étranger », les manifestants « travaillent pour d’autres puissances » etc. Ces « arguments » ne convainquent plus personne. Ce recours à des méthodes éculées montre qu’il y a eu une sidération du pouvoir, premier surpris par l’ampleur des manifestations. Très tôt, au sein même de l’armée, un certain nombre d’officiers supérieurs ont clairement exprimé leur refus de renouveler le scénario d’Octobre 88 où l’armée avait tiré sur la jeunesse algéroise, ou le scénario des années 90. Ceci explique en partie pourquoi les heurts entre manifestants et forces de l’ordre ont été peu importants. Même si évidement cela n’a pas empêché la police politique, les services de sécurité, d’arrêter des gens dont ils pensaient que l’arrestation allait affaiblir le mouvement. On a aujourd’hui plus de 200 détenus d’opinion en Algérie.

Plus d’un an après le début du mouvement le pouvoir est toujours en place. Beaucoup de commentaires mêlant impatience légitime et méconnaissance des processus révolutionnaires, ni linéaires ni instantanés, évoquent un « échec » du Hirak. Ne peut-on pas au contraire saluer le fait que le mouvement s’est inscrit dans la longueur à une échelle nationale ? Son caractère pacifique a favorisé cette endurance. Quels acteurs ont permis d’éviter les pièges tendus par le pouvoir, qui comptait sur des violences pour discréditer le Hirak ? Existait-il avant le soulèvement, comme au Soudan, des forces d’opposition organisées capable de coordonner des objectifs et actions, ou bien le Hirak est-il un mouvement populaire largement spontané ?

Beaucoup de gens ont rapidement décrété l’échec du Hirak au motif que les choses n’allaient pas assez vite. Cela relève en effet d’une méconnaissance des processus de transformation politique, des processus révolutionnaires, et même de l’Histoire tout court. On est passé du vide politique qui prévalait jusqu’à la fin 2018 à une situation extraordinaire de mobilisation, d’énergie, de réflexion. Le discours sur l’échec du Hirak, tenu notamment en France, va dans le sens des préjugés qu’on continue d’entretenir à l’égard des algériens : « on disait qu’ils étaient résignés, ils se sont soulevés, oui bon d’accord, mais ils n’arrivent à rien ». Ceci étant dit, c’est effectivement un mouvement horizontal qui dès le début a rejeté l’idée d’une direction, et buté sur cette question de la coordination. Ce qui m’a le plus surpris dans ce contexte, c’est l’autodiscipline. Les réseaux sociaux ont sûrement contribué à diffuser les mots d’ordres pacifiques. Par exemple quand le pouvoir a, dans le but de provoquer des violences, disposé des pierres de chantier le long du trajet d’une des premières manifestations, des citoyens ont lancé l’alerte via les réseaux sociaux. Dans les manifestations il y a malgré tout, des gens souhaitant en découdre. Mais la réaction générale est de les calmer.

On parle également souvent du rôle informel des supporters de football…

Oui, les groupes d’ultras, grâce à leur expérience concrète des relations, confrontations, avec les forces de l’ordre, ont joué un rôle important dans les manifestations. Ce n’est pas un hasard si un des hymnes du Hirak est le fameux Casa del Mouradia, un chant de supporters de l’USMA, un club d’Alger, qui se sont parfois placés en première ligne face à la police, ce qui a beaucoup joué dans la discipline collective. Un autre facteur qui a joué dans le caractère pacifique du mouvement et empêché les forces de l’ordre d’être violentes, c’est la présence massive des femmes. Souvent quand il y avait des moments de tension, elles se sont mises en première ligne dans les cortèges. Tout ceci n’enlève rien au fait que le Hirak est né dans un contexte de vide politique. L’opposition algérienne a été laminée par la décennie noire, puis les 20 années de Bouteflika. Le pays vivait sous état d’urgence, les partis politique n’avaient pas le droit d’avoir la moindre activité. Au-delà du discours officiel sur l’existence d’une démocratie, concrètement vous ne pouviez pas tenir meeting ou organiser de manifestation. Un simple café littéraire était interdit, et il était impossible de créer un nouveau parti. De nombreuses personnalités politiques ayant essayé de créer leur parti dans les années 2000-2010 attendent toujours qu’il soit légalisé. Le régime, jouant la tactique de l’inertie, ne disait ni non ni oui, à moins de créer un parti dédié à chanter les louanges du président Bouteflika. C’est en cela que ça diffère de la situation soudanaise. Les Soudanais ont une vieille tradition de contestation politique. Ce n’est pas la première fois qu’ils mettent dehors un dirigeant. Ils savent ce qu’est une transition qui ne fonctionne pas puisque à plusieurs reprises ils ont été dans le rue, ont mis dehors leur régime et puis l’armée a repris les choses en main. Les Soudanais se sont organisés via l’« Association des professionnels soudanais », qui témoigne d’une tradition syndicale forte, avec un des partis communistes les plus importants du monde arabe. Il n’y a pas ça en Algérie, il n’y pas de grand parti politique d’opposition capable d’accompagner le Hirak, et les grandes figures pouvant opposer au régime leur propre légitimité historique ont pour la plupart disparu. Le Hirak se déploie et existe dans un contexte proto-politique dans lequel on ne peut pas aller plus vite que la musique. Mais je suis persuadé que parmi les jeunes qui sont en prison actuellement, on a un substrat très fort qui va permettre demain l’émergence d’une vraie opposition politique capable de se faire entendra et qui, contrairement à l’opposition actuelle, n’attendra pas d’avoir le feu vert du régime pour exister.

Quel impact a sur le Hirak la crise du covid-19 et le confinement également appliqué en Algérie ? Le pouvoir en profite-t-il pour redoubler la répression ? Le Hirak a-t-il trouvé des manières de se renouveler, par exemple par la mise en place de nouvelles solidarités dans un contexte difficile ? Quelle est la situation économique, qui a constitué une des raisons profondes du soulèvement ? Un redoublement de la contestation est-il envisageable à l’issue du confinement ?

Le dernier vendredi de manifestation, le 13 mars, il y a eu énormément de débats entre les manifestants, prolongés ensuite dans la presse et sur les réseaux sociaux, pour savoir s’il fallait ou non suspendre les manifestations. La raison a prévalu devant la gravité de l’épidémie dans certains pays. Mais la décision de suspendre les manifestations a été douloureuse pour des milliers d’Algériens prêts à braver à la fois le virus et le régime, qui de son côté a tergiversé. Une manifestante a brandi à l’adresse du pouvoir une pancarte avec le slogan : « vous êtes plus nuisible que le virus ». Le régime a évidemment profité du confinement pour durcir ses pratiques. L’opposant Karim Tabbou a été rejugé sans la présence de ses avocats et sans en avoir été averti. Il y a des arrestations, des peines plus lourdes prononcées en appel. Le régime profite de manière mesquine de la suspension du Hirak pour faire le nettoyage. On a entendu en début de semaine le porte-parole de la présidence algérienne affirmer que l’aggravation de l’épidémie de covid-19 en Algérie était due au Hirak. Le Hirak n’est plus cet objet que le pouvoir essayait de séduire de temps à autre avec un discours conciliant, mais devient un ennemi, un fauteur de trouble. La presse n’est pas épargnée puisque, toujours sous le faux prétexte de « collusion avec l’étranger », certains sites ont été censurés, les algériens doivent passer par un VPN pour les consulter. Tout cela entretient une colère importante chez les Algériens qui s’expriment uniquement par les réseaux sociaux. Le pari du régime est qu’une fois l’épidémie terminée les algériens ne reprendront pas le chemin des manifestations. Je pense que c’est une erreur. Même si on doit garder une certaine prudence, il y a beaucoup de chance pour que les Algériens ne l’entendent pas de cette oreille. Par ailleurs, l’épidémie est assez importante, avec un taux de mortalité élevé par rapport à d’autres pays de la région. C’est une conséquence de l’état catastrophique des infrastructures sanitaires. Les Algériens ont donc bien compris qu’il fallait auto-organiser la solidarité, notamment pour les plus démunis, en distribuant de la nourriture etc. L’économie algérienne est largement informelle, repose sur des échanges dans la rue majoritairement, donc la situation est très inquiétante pour beaucoup d’algériens. D’autant qu’au niveau macroéconomique l’Algérie dépend pour ses rentrées de devises des prix du pétrole et du gaz, qui se sont effondrés. Pour équilibrer la balance commerciale le régime a donc décidé de restreindre les importations, et d’appliquer un début de politique d’austérité dont les plus démunis seront les premières victimes.

Entretien réalisé par Arnaud LE GALL, avec l’aide de André ESTANOVE et Hugo MOLLE

 

 

3,2

LE CHIFFRE DU MOIS

En France, en 2017, les émissions de CO2 ont augmenté de 3,2 % alors que l'augmentation moyenne en Europe n'était que de 1,8 %. Principale cause : les épisodes de sécheresse ont restreint la part des barrages hydroélectriques et du nucléaire (faute d'eau pour les refroidir) dans la production d'électricité au profit des centrales thermiques (gaz, charbon ...).