Monde

Dossier d’Anthony Brondel, notre correspondant au Mexique.

Le 1er juillet 2018, plusieurs élections au Mexique ont été organisées, dont la plus importante : l’élection présidentielle.

Morena (Mouvement de Régénération Nationale), un mouvement citoyen de gauche populiste, est le grand gagnant de cette journée électorale en remportant l’élection présidentielle, une majorité au parlement et une majorité de postes de gouverneurs, dont la ville de Mexico. Il s'agit donc d'une journée électorale historique pour le Mexique qui vient d'élire son premier président de gauche et la première femme à la tête de la ville de Mexico. | Décryptage

Monopartisme et parenthèse conservatrice

Depuis la révolution de 1910, le Mexique a presque essentiellement été gouverné par le même parti politique : le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel). Originellement de gauche et membre de l’internationale socialiste, le PRI s’est peu à peu tourné vers la droite jusqu’à se convertir au néolibéralisme dans les 80. En 2000, après 70 ans de pouvoir, le PRI, perd les élections présidentielles au profit de Vicente Fox, candidat du PAN (Parti d’Action National), un parti conservateur assumé. En 2006, Le PAN fera également élire son candidat Felipe Calderón, qui gagnera l’élection de manière contestée à 35,89% contre 35,31%. Après deux mandats consécutifs, la parenthèse PAN se referma aussitôt au profit d’un jeune candidat, qui se présenta comme de la « nouvelle génération du PRI », l’actuel président Enrique Peña Nieto.

Libéralisme, corruption et détournement de fonds publics : le retour du PRI aux affaires

Enrique Peña Nieta se fera élire grâce à un discours « jeuniste » promettant un renouvellement des pratiques politiques (Tient ! Tient !). Celui-ci gagnera l’élection de manière crapuleuse, grâce à des fonds de la multinationale brésilienne Odebrecht, mais également grâce au détournement dans les états contrôlés par le PRI d’une partie de l’argent public destiné aux programmes sociaux afin d’acheter les votes (affaire « Sorianagate »). Une journaliste indépendante et bien connue du grand public au Mexique, Carmen Aristegui, parlera également de financements illégaux de sociétés liés au narcotrafic.

Son mandat a été ponctué par les affaires (affaire de corruption de plusieurs gouverneurs du PRI, affaire des 43 étudiants d’Ayotzinapa etc…), par une politique libérale (on peut citer en particulier les privatisation de PEMEX [pétrole] en 2013, des télécommunication en 2013, de l’eau à quelques jours de l’élection présidentielle, et la réforme du marché du travail en 2012) et ayant remis en cause les libertés individuelles et collectives (Loi de sécurité intérieure, #yosoy132).

Son bilan est un échec total. L’insécurité a fortement augmenté. On dénombre 109557 assassinats durant ses 6 années de pouvoir. La valeur du péso mexicain a vu sa valeur par rapport au dollar se dévaluer de 65,15%. Le prix de l’essence est passé de 10,92 le litre à plus de 19 pesos (+59%). Et surtout, entre 2012 et 2014, la population vivant sous le seuil de pauvreté "est passée de 53,3 à 55,3 millions de personnes, selon le Conseil national d'évaluation de la politique de développement social (Coneval). Peña Nieto restera dans l’histoire comme le président le pus impopulaire de l’histoire du Mexique. Ceci expliquera le score historiquement bas du PRI lors de cette élection présidentielle : 16,42% des voix.

Qui est AMLO, le nouveau président « populiste » de gauche ?

C’est dans ce contexte politique marqué par la corruption, l’insécurité, et le narcotrafic qu’Andrés Manuel López Obrador a présenté sa candidature à l’élection présidentielle. L’homme, âgé de 64 ans, n’est pas ce que l’on peut appeler « un petit nouveau » sur la scène politique mexicaine. Membre de l’aile gauche du PRI, AMLO -c’est ainsi que l’on surnomme ici ! - participa à la création du PRD (Parti de la Révolution Démocratique), parti social-démocrate qu’il présidera de 1996 jusqu’en 2000, année où il gagnera l’élection à la tête de la ville de Mexico. Durant son mandat de 5 ans à la tête de l’une des plus grandes villes au monde, AMLO multipliera les politiques en faveur des plus démunies et des services publics : programme de pension en faveur des personnes âgées, programme d’assistance aux mères célibataires, aux personnes en situation d’handicap, médecine gratuite pour les familles les plus pauvres, construction de lignes de Métrobus etc. Durant son mandat, l’insécurité – qui reste aujourd’hui encore l’une des préoccupations majeures des mexicains - baissera fortement. Taxé de populiste par ses opposants (comme quoi !), López Obrador rétorqua « C’est bien un truc de droite d’appeler populiste ou de paternaliste, le peu qui se donne aux personnes pauvres ! ».

Fort d’un soutien populaire incontestable - les enquêtes d’opinion estimant son niveau d’approbation à 86% des habitants dans la capitale - et de son image d’incorruptible, AMLO se présenta à l’élection présidentielle de 2006 puis de 2012, où il finira à chaque fois second face à Felipe Calderón (35,33% contre 35,33%, à 244 000 voix), puis face à Enrique Peña Nieto (32,14% contre 39,19%). Il remportera donc l’élection présidentielle lors de sa troisième candidature avec un niveau de participation (64,45%) et un score (53,20%). Du jamais vu !

AMLO n’a rien de l’image du « Castro-Chaviste » que certains opposants ont voulu lui collé. Il a certes été élu sur un programme de gauche, mais c’est un modéré. Certains militants de gauche mexicains diront même de lui qu’il n’est pas de gauche. Voilà pourquoi son élection ne peut pas être considérée comme l’avènement du socialisme au Mexique. Loin de là ! Mais si son programme est appliqué, on pourra parler d’un progrès démocratique et sociale dans un pays ravagé par le libéralisme, la corruption et la violence.

Un programme de gauche « populiste »

Son mot d’ordre durant la campagne était la lutte contre la corruption. C’est par la fin de la corruption et par l’argent économisé et par une meilleure répartition des richesses qu’il compte financer son programme. Il a également parlé de réindustrialiser le pays grâce à une limitation du libre échange, d’augmenter le salaire minimum, de revenir sur la privatisation de la compagnie de pétrole PEMEX ou sur le projet de nouvel aéroport et a défendu l’idée de la gratuité de l'enseignement. Concernant la lutte contre les cartels, il a défendu la fin de la politique de militarisation lancée en 2006 (qui serait responsable de plus de 200 000 morts), et a proposé une loi d’amnistie pour les petites mains des cartels, qui serait travaillée en collaboration avec l’ONU puis soumise à referendum. Il proposait également la fin de certains privilèges accordés aux présidents et ancien président, s’est engagé à réduire l’indemnité du président et de ne pas loger dans la résidence présidentielle de Los Pinos. Lors de la soirée électorale, il a eu un mot pour les retraités, les communautés indigènes et les catégories populaires en réitérant l’une de ses priorités : la lutte contre la pauvreté.

MORENA : la victoire d’un mouvement citoyen récent

En 2011, Andrés Manuel López Obrador lança le Mouvement de Régénération National (MORENA), association citoyenne qui deviendra en 2014 un parti politique. Le mouvement est donc relativement récent.

Lors de sa première participation à une élection majeure, le mouvement politique remporta 20 des 66 députés à l’Assemblée législative de la ville de Mexico, ce qui fera de MORENA la première force politique dans la capitale devant le PRD (17), le PAN (10) et le PRI (8). En 2017, il finira deuxième lors de l’élection - aux résultats contestés - du gouverneur de l’Etat de Mexico (le plus peuplé des Etats du pays, deux fois plus que la capitale) à 30,78% de voix contre 33,56% des voix pour le candidat du PRI.

Durant ces élections, Morena s’est alliée aux partis Parti du Travail et Encuentro Social. Ensemble ils ont remporté une majorité inédite à l’assemblée nationale (193 (+146), 61 (+55) et 58 sièges (+46) sur les 500 sièges de députés) et au sénat (58, 7 et 5 sièges de sénateurs sur 128).

Morena gagne aussi les élections de gouverneurs dans 5 Etats sur 9 : Au Tabasco (62,8%) , Au Morelos (52,2%), Au Veracruz (45,7%), Au Chiapas (40,1%) et la ville de Mexico (47,5%).

Qui est Claudia Sheinbaum la première femme à la tête de la capitale.

Universitaire, et ingénieur en environnement de 56 ans, Claudia Sheinbaum est une proche d’AMLO. Elle a d’abord été son adjointe à l’environnement lors de son mandat à la tête de Mexico, avant de rejoindre le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) en 2007 puis a été élue il y a deux ans à la tête de la délégation de Tlalpan, au sud de la ville.

Lors de sa campagne électorale, ses concurrents l’ont surtout attaqué de manière, il faut le dire, assez scandaleuse sur deux sujets. Le premier est l’effondrement de l’école Rebsamen dans la délégation de Tlalpan durant le séisme de septembre 2017 où 19 enfants et 7 adultes ont perdu la vie. Les expertises avaient pointé des défauts de construction. Elle avait accusé ses adversaires de faire une "exploitation politique" dudrame, elle qui n’avait pris la tête de la délégation que depuis 2016. L’autre attaque concernait la condamnation en 2004 à une forte amende (100 000 pesos) de son ex-mari Carlos Imaz, ex-figure du PRD pour délit électoral.

Assassinats, irrégularités et magouilles

On ne peut parler de ce scrutin sans évoquer les conditions dans lequel il s’est déroulé.

Durant la campagne, plus de 136 candidats de tous bords ont été assassinés et on ne connait pas le nombre de militants qui eux même ont perdu la vie. De plus, 6 journalistes ont été assassinés depuis janvier 2018 et le gouvernement est accusé d’avoir mis sous surveillance certains journalistes.

Plusieurs vidéos ont tourné sur internet où l’on peut voir des militants du PAN ou du PRI acheter des votes. Cette pratique a même été assumée par un candidat du PRI qui se félicitait dans un meeting, de manière assez incroyable il faut l’admettre, de ne pas avoir acheté de votes cette fois-ci contrairement à sa dernière candidature.

Dans l’Etat de Puebla, où Morena échoue de peu (34,3% contre 38% pour le PAN), une procédure est même actuellement en cours à cause de plusieurs irrégularités. Dans cet Etat, selon les derniers chiffres, 70 paquets électoraux sur les 7547 ont tout simplement été volées lors du scrutin. Une camionnette, ayant attaqué à main armé un bureau de vote, aurait même été identifiée comme appartenant au gouvernement de Puebla (PAN) selon les médias. Le 3 juillet, des militants du PAN ont été trouvés en possession d’une partie du matériel de vote à l’hôtel MM de la ville de Puebla. Le nombre de vidéos circulants sur les réseaux sociaux où l’on peut voir des malversations au sein même des bureaux de votes est assez incroyable, sans parler des copies des procès verbaux ne correspondant pas aux résultats officiels et ceci toujours en défaveur de Morena. En réaction, des marches citoyennes ont été organisées contre la fraude.

De plus, au-delà des fraudes, l’organisation des élections peuvent poser question. Il existe des bureaux de votes un peu partout dans le pays pour les gens qui ne se trouvent pas à leur domicile durant l’élection, les « casillas especiales ». Cependant, le nombre de bulletin disponible dans chaque casilla especial est limité. Ainsi, certaines personnes n’ont tout simplement pas pu voter du fait de cette limitation et certains ont du attendre plusieurs heures afin de pouvoir accomplir leur droit.