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Les images ont choqué le monde. La cérémonie de certification de la victoire de Joe Biden au Congrès a été interrompue ce mercredi 6 janvier. Des manifestant.es pro-Trump ont envahit le Capitole quelques heures après un discours dans lequel le président républicain avait affirmé qu'il ne reconnaîtrait jamais sa défaite, accusant les démocrates d'un vaste complot électoral et poussant ses partisans à l’insurrection.

Cet assaut du Capitole interroge et doit être pris au sérieux, mais avec raison. Certes il questionne d'abord sur le fait que le bâtiment n'a manifestement pas été sérieusement sécurisé malgré de nombreux appels à l'insurrection lancés sur les réseaux de l'extrême droite américaine. Mais les forces en présence n'étaient de toute manière – et les faits l'ont confirmé - pas en capacité de faire chuter l'ordre constitutionnel américain. Et si l’image d'un homme en peau de bison, par exemple, peut paraître folklorique, il ne faut pas se laisser entraîner dans la caricature des images ou dans la pathologisation de ce qui est en vérité une action de l’extrême droite.

Derrière leurs idées, il n'y a pas de la folie mais un projet politique. Il ne faut donc sous-estimer ni leur projet, ni leur capacité d’entraînement. Cette extrême droite que l'on retrouve derrière Trump est diverse. Mais entre ceux qui arborent des symboles pro-nazis, brandissent le Dixie flag,(drapeau à la gloire des confédérés sudistes), ou se revendiquent de Qanon et ceux qui s'en tiennent à des casquettes rouges « Make America Great Again », il y a certes un monde, mais en réalité il existe un cadre idéologique commun.

Une idéologie de la violence et du refus de la différence

Leur logiciel commun est « l’éloge de la force », l'idée que le peuple devrait se soumettre à une loi naturelle, celle du plus fort, celle de la compétition et de la « sélection naturelle ». A leurs yeux,  les êtres humains ne sont pas égaux, il existe une hiérarchie naturelle entre les Hommes et la normalité serait les forts dominant les faibles.  Cela permet alors à l’extrême droite de justifier le racisme, le sexisme, le colonialisme, les inégalités ou l'exploitation. L'autre face de cette idéologie commune est de se considérer comme faisant partie d'un même groupe social en retenant une définition ethnique et identitaire de la nation américaine.

Donald Trump sait parler à ces gens lorsqu'il exalte la puissance américaine, la violence, le port d'armes, la virilité, ou lorsqu'il s'en prend aux immigrés, à la population noire ou latino, aux féministes, aux LGBTQIA+, aux antifa, aux « communistes », aux progressistes… ces catégories étant considérées par les  militant.es d’extrême droite comme les ennemis de la nation, et responsables de l'affaiblissement du pays. Leur croyance d’être mis en danger par ces catégories rend légitime à leurs yeux le fait de nier le processus démocratique, d’autant plus lorsque s’ajoute à cela la croyance d’une triche organisée par leurs opposant.es. Se voyant comme les sauveurs de la nation américaine, ils se pensent alors comme les GI du peuple.

Une idéologie contre la démocratie

La démocratie suppose d'accepter que l’on puisse penser différemment. Penser différemment vient aussi parfois de nos différences. La démocratie suppose donc d’accepter également cette  différence chez l'autre, d'accepter l’autre pour ce qu'il est, pour ce qu'il croit ou pour ce qu'il pense et donc de le considérer comme un semblable. À partir du moment où l'on nie à l'autre la qualité d'égal ou son appartenance à la communauté, sa voix n'a plus d'importance. Voilà pourquoi l’extrême droite, à chaque fois qu’elle l’a pu, s’est sentie légitime d’imposer sa vision par la violence, quitte à commettre des atrocités, l’autre étant nié dans son humanité. Tout comme elle n’hésite pas à contourner les processus démocratiques, considérant la nation en danger, persuadée de détenir la vérité et quitte à soumettre une majorité par la force. 

Le mensonge, la falsification et la manipulation comme méthode

La falsification des faits, des réalités sociales, historiques et scientifiques sont des méthodes qu’affectionne l’extrême droite.  Théoriser un complot permet de construire de toute pièce des ennemis. Et puisque ce sont des ennemis, ils leur sont forcément hostiles, la démonstration est imparable ! Les faits importent peu ! Donald Trump a opéré de la sorte, en inventant le « complot démocrate » et la falsification des résultats électoraux.

Il faut constater que ces méthodes à l'heure d'internet font des ravages. L’extrême droite (aux Etats-Unis, comme partout dans le monde) a très bien compris la puissance d'internet dans la lutte politique. Elle y est très organisée, agit de manière efficace et insuffle le doute chez toute une frange de la population, désabusée et délaissée depuis tant d’années par les pouvoirs politiques de gouvernement.

Sur les réseaux sociaux,  fakes news et thèses conspirationnistes sont légions.  Nous voilà donc devant notre écran abreuvés d’informations manipulées, sans détenir les outils permettant à tout à chacun.e de vérifier, croiser les sources…Comme la rumeur se propageait comme une traînée de poudre dans un village, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, l’échelle est d’autant plus grande qu’elle en devient encore plus inquiétante et dangereuse. C’est le fameux « y’ pas de fumée sans feu ! ». Le phénomène de « bulle de filtre »1 et l'absence de contradiction sur les réseaux font prospérer les thèses confusionnistes. Voilà comment parmi les électeurs républicains, certains se sont laissés convaincre de la réalité de la fraude électorale. L’élection leur aurait été volée.  Et ce alors même que la plupart des responsables républicains se sont désolidarisés de leur candidat, D. Trump, et ont reconnu les résultats.

Une extrêmes-droite que l'on retrouve en France

Nous retrouvons ce même logiciel idéologique au sein de l’extrême droite française. On y retrouve la même définition ethnique et  identitaire de la nation, le refus de l'égalité entre les êtres humains et la condamnation des mouvements sociaux ou politiques qui se battent pour l'égalité. Celle-ci jouit de tribunes médiatiques et politiques et adoptent les mêmes méthodes que leurs homologues américains.

Hier elle s'attaquait aux prétendus complots « judéo-maçonique », aux « judéo-bolchñeviques ». aux juifs, aux immigrés bretons, italiens ou polonais, aux communistes, aux homosexuels ou aux tziganes. Aujourd'hui, elle s'en prend volontiers aux arabes, noirs, musulmans, gens du voyage,  immigrés, antifascistes,  syndicalistes, féministes et autres défenseurs des droits de l'Homme. Le multiculturalisme serait une hérésie, des mariages mixtes jusqu'aux prénoms qui devraient se limiter à ceux du calendrier des saints chrétiens. L’ennemi serait terré dans l’ « idéologie gay » , dans l’« idéologie intersectionnelle», ou chez le « lobby juif » etc.

Elle falsifie l'Histoire en prétendant par exemple que les communistes étaient du côté de la collaboration, en réhabilitant la mémoire du Maréchal Pétain, en saluant le rôle positif de la colonisation, en qualifiant de génocide la guerre civile de Vendée entre républicains et monarchistes ou lorsqu'elle remet en cause l'existence même de la Shoah.

Elle se fait reine des fakes news2, n'hésitant pas à manipuler et à mentir sur les chiffres de l'immigration ou des réfugiés3, sujet qui les obsède, et créer du fantasme, un sentiment de peur, un sentiment identitaire qui nous séparerait.

On remarquera également que cette extrême droite française a toujours soutenu Donald Trump et s'est fait le relais de ses thèses de fraudes électorales, à commencer par Marine Le Pen4 elle-même. Ceci alors même que Donald Trump était déjà lâché par son propre camp aux Etats-Unis.

Dénoncer l’extrême droite pour ce qu'elle est vraiment : le parti de l'ordre injuste des puissants

Les événements du capitole ont ravivé le débat sur la manière de lutter contre l’extrême droite, en particulier sur les réseaux sociaux.

Certes, il faut dénoncer ses méthodes de manipulation de l’opinion publique. Mais surtout il faut l'attaquer sur son projet profondément inégalitaire de la société. Projet que l’on retrouve aussi dans la logique capitaliste qui prône la compétition et voit dans les inégalités la résultante naturelle de cette compétition.  

Combattre l’extrême droite, c'est d'abord mener la bataille culturelle en déconstruisant les préjugés, les raccourcis et mensonges véhiculés par celle-ci. Il ne faut pas leur abandonner le terrain sur leurs thématiques de prédilection que sont les questions identitaires, la définition de la nation, les enjeux liés aux réfugiés, les problématiques de sécurité, les questions liées au terrorisme etc. et leur laisser le monopole des définitions et des solutions. D'où la nécessité d'investir ces thématiques et leur apporter la contradiction.

Mais surtout, combattre l’extrême droite, c'est dénoncer sa véritable fonction : un parti qui défend les intérêts des puissants. Leur autoritarisme et leurs revendications pour plus de répression envers les mouvements sociaux, envers celles et ceux qui se battent pour plus d’égalité et qui remettent en cause les politiques néolibérales, n'est pas quelque chose d’anodin. L’extrême droite est l'idiote utile du système, elle divise les gens sur leurs différences plutôt que de les unir dans la défense de leurs intérêts. En instaurant du « diviser pour mieux régner », elle participe au maintien de l'exploitation et à défense des intérêts des puissants. Elle est d’ailleurs son ultime recours, dans le cas où les partis traditionnels de l'ordre établi serait amené à disparaître. Dans l'histoire, la bourgeoisie et les grands propriétaires capitalistes ont toujours choisi de soutenir l’extrême droite plutôt que les forces de progrès. N'oublions pas que la bourgeoisie allemande et française dans les années 30, s’est liée aux ligues fascistes et à Hitler face à la montée des communistes et du Front populaire, considérés comme une menace pour leurs intérêts.

Il est essentiel de s'adresser à l'électorat d’extrême droite. Ne faisons pas l’erreur d’y voir un ensemble homogène animé d’une même haine de l’autre. Beaucoup sont des victimes de la mondialisation, du déclassement en quête d'un État plus protecteur. L’extrême droite ne défend pas leurs intérêts, et c'est en replaçant au centre du débat politique les thématiques sociales liées à la précarité, aux inégalités et au partage des richesses, que nous ferrons la démonstration que sur ces questions, l’extrême droite a choisi son camp : celui des puissants.

La sanctionner lorsqu'elle contrevient à la loi … mais dans le cadre de l'Etat de droit !

Il serait aussi temps de sanctionner cette extrême-droite lorsqu'elle contrevient à la loi sur les réseaux sociaux, lorsqu'elle en appelle à la violence, à la haine, lorsqu’elle harcèle ou tient des injures à caractères racistes.  Aujourd'hui, ces comportements sur les réseaux sociaux ne sont, bien souvent, pas sanctionnés. On peut y voir le symptôme d’une police qui ne dispose pas de moyens humains suffisants pour lutter contre ce phénomène. Cependant, cette sanction doit se faire dans le cadre de l’Etat de droit, avec une police républicaine qui constate l'infraction et une justice qui tranche en application de la règle de droit.

Sanctionner pour les empêcher de nuire, oui,  mais pas n'importe comment. Déléguer aux multinationales comme Facebook ou Twitter le pouvoir de police et de sanction (ce que prévoyant la loi AVIA défendue par le gouvernement Français)5 via des algorithmes ou des décisions purement arbitraires, sans permettre le débat contradictoire n'est pas acceptable dans une démocratie. D'abord car les algorithmes ne permettent pas de constater s'il y a eu infraction ou non, seul l'humain est en capacité d'en faire l'analyse. Ensuite parce que les réseaux sociaux ont aujourd'hui une place centrale dans le débat public. Ainsi priver quelqu'un de compte sur Twitter ou facebook est clairement une restriction de sa liberté d'expression. Accorder à des multinationales comme facebook ou Twitter ce pouvoir de censure, sans débat contradictoire est une atteinte aux principes de démocratie.
Confier ce pouvoir à des multinationales est dangereux. Celles-ci pourraient avoir des intérêts particuliers entrant en contradiction avec certains acteurs politiques ou d’opinion, sur lesquels elles auraient alors un droit de vie ou de mort numérique. La censure ne peut être motivée que dans le cadre d’une infraction à la loi, à l’issu d’un débat contradictoire que permet le procès et seulement après décision d'un juge indépendant. Seule la Justice peut trancher au nom de l’intérêt général.
En ce sens, la fermeture du compte Twitter du président des Etats-Unis, en dehors de ce que l'on peut penser du contenu de ses publications, n'est pas acceptable tant du point de vue de ce que cela engendre comme précédent que dans ses effets, renforçant la figure de victime du système que serait D. Trump. C’est par le renforcement de nos principes démocratiques que nous devons répondre à l’extrême droite et  non l’inverse.

Anthony Brondel

Photo du site canva

1 https://www.bilan.ch/opinions/david-delmi/comment-les-reseaux-sociaux-nous-enferment-dans-des-bulles-de-filtres

2 https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/12/a-l-extreme-droite-les-fake-news-se-partagent-a-la-pelle-avant-les-europeennes_5422458_823448.html

3 https://www.liberation.fr/checknews/2018/10/18/y-a-t-il-250-000-ou-420-000-entrees-legales-d-immigres-par-an_1682354

4 https://www.leparisien.fr/politique/elections-americaines-le-rn-soutient-trump-dans-son-bras-de-fer-avec-biden-05-11-2020-8406858.php

5 https://www.laquadrature.net/2020/06/18/loi-haine-le-conseil-constitutionnel-refuse-la-censure-sans-juge/

 

 

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