International

Arriver en Italie depuis le continent africain est sans cesse plus difficile, les milliers de personnes noyées en Méditerranée et les politiques des « ports fermés » des deux derniers gouvernements italiens en sont la preuve. Mais atteindre la terre ferme ne signifie pas non plus s’assurer une reconnaissance sociale ou une liberté individuelle qui permettent de se construire un avenir stable pour soi et pour ses proches. Bien au contraire.

C’est le cas pour la majorité des migrant·e·s qui arrivent en Italie. Et c’était aussi le cas de Malik Thiam. Malik, citoyen sénégalais, avait 37 ans et vivait à Naples, où il était très connu dans le quartier populaire du Vasto situé près de la gare Napoli Centrale. On le connaissait parce que souvent il se posait sur le petit mur de la place Principe Umberto, sortait sa guitare et chantait pour les gens du quartier.
Malik est arrivé en Italie en 2014. Il est parti de la Libye et il a traversé la Méditerranée en petit bateau qui est débarqué sur l’île de Lampedusa, en Sicile. Malik a passé seulement quelques semaines dans ce qu’on continue à nommer « le centre d’accueil » malgré le caractère toujours plus répressif et fermé de ces structures : des chambres bondées, des conditions d’hygiène inhumaines, un isolement terrible. Le message de la politique migratoire européenne est clair et net : les réfugié·e·s ne doivent pas s’habituer à « une vie simple », tout doit être fait pour leur rendre la situation inacceptable et les inciter à retourner en Afrique.
Mais Malik avait de la chance, il n’a passé que quelques semaines à Lampedusa. Après avoir « déposé » ses empreintes, il a été transféré à Naples dans un centre d’accueil au centre de la ville. Après presque un an, une première bonne nouvelle : il reçoit un permis de séjour pour des raisons humanitaires. Il s’agissait du permis de séjour le plus souvent attribué, valable pour deux ans, renouvelable et convertible en permis de séjour pour des raisons de travail. Mais en 2018 quelque chose change : Le nouveau ministre de l’intérieur du gouvernement Mouvement 5 Étoiles – Lega, Matteo Salvini, décide d’abolir ce permis. Du jour au lendemain des milliers de migrant·e·s perdent leur droit à renouveler leurs permis humanitaires et se retrouvent sans papiers.
Ce fut donc le cas de Malik qui travaillait déjà en tant que saisonnier dans l’agriculture à la récolte des tomates, des fruits et des légumes. Il s’agissait malheureusement d’un travail sans contrat, sous payé (25 euros la journée), avec des journées de travail de dix à quatorze heures ; en plus, il était logé dans des baraques autoconstruites, sans eau chaude, sans électricité. C’est souvent la seule forme de travail qui permet un minimum d’indépendance, même si hyper précaire. Mais avec la perte de son permis de séjour, il était devenu doublement vulnérable : sans sécurité d’emploi et sociale et maintenant exposé au risque d’être expulsé.
Avec la crise du coronavirus, la force de travail sur les champs de récolte a commencé à manquer ; Malik continuait à travailler à des rythmes infernaux et des journées de travail toujours plus longues. L’espoir de régulariser son séjour au travers du programme de régularisation prévu en situation de pleine urgence Covid-19 par le gouvernement semblait possible. Mais la fatigue quotidienne d’une existence toujours plus dure se faisait sentir un peu plus chaque jour. « C’est vraiment ça, la vie en Europe ? » se demandait-il souvent à la fin des journées de travail.
Le soir du 11 juin, sa fatigue fut tellement grande qu’il s’est endormi et la flamme du petit réchaud qu’il utilise pour cuisiner a commencé à brûler sa baraque ; ou alors c’était la chandelle qui donnait de la lumière à la chambre ou la cigarette qu’il tenait dans sa main. On ne saura jamais exactement ce qui s’est passé – et peut-être ce n’est pas si important –, mais la baraque de Malik prit feu et il mourut carbonisé. Mort en se reposant de la fatigue du travail quotidien et invisible aux yeux des responsables politiques.

Maurizio Coppola
Correspondant à Naples.

 

 

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