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La nomination il y a quelques jours de Saad Hariri pour former un nouveau gouvernement au Liban confirme l’échec pathétique de la stratégie exprimée avec tonitruance par Emmanuel Macron lors de ses déplacements à Beyrouth, après la terrible explosion du 4 août. Démissionnaire il y a un an suite au soulèvement du peuple libanais, Saad Hariri est l’incarnation caricaturale d’une classe politique détestée.

Son retour montre que rien n’a changé dans le système politique libanais, alors que le pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans une crise multiple. Dans ce contexte, nous mettons en ligne l’article du numéro en cours du Journal de l’Insoumission papier, qui revient sur l’impasse dans laquelle s’est lui-même placé Emmanuel Macron qui, en confondant solidarité internationale au service du peuple libanais et ingérence fanfaronne dans les affaires intérieures d’un pays – de surcroit sans projet économique et social alternatif à suggérer -, va catalyser toutes les déceptions d’un peuple épuisé. Encore une fois, la « diplomatie » érigée en domaine réservée du monarque républicain aura montré ses limites.

Fin septembre Mustapha Adib, premier ministre libanais désigné par le Président de la République Michel Aoun, a renoncé à former un gouvernement. Emmanuel Macron a dénoncé dès le lendemain, depuis l’Élysée, la « trahison » d’une classe politique libanaise lui faisant « honte ». Des propos qui ont choqué de nombreux libanais, par-delà leur méfiance envers leurs dirigeants politiques. Ces outrances mettent surtout en lumière l’impasse de l’activisme brouillon du président français depuis l’explosion, le 4 août, de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium laissées à l’abandon. Une catastrophe qui a fait 190 morts et aggravé une crise économique, sociale et politique dévastatrice.

Lors de ses déplacements à Beyrouth le 6 et le 30 août, Emmanuel Macron a adopté une posture d’ « exigence sans ingérence » et demandé, officiellement, à la classe politique de répondre à la colère du peuple libanais. Son moyen de pression est le conditionnement du déblocage des « aides » internationales, prévues depuis la conférence CEDRE de 2018, à la formation d’un gouvernement prêt à engager des « réformes ». On peut entendre le principe de conditionner le décaissement des « aides » à des réponses au soulèvement transcommunautaire et national du peuple libanais, révolté depuis un an contre une classe dirigeante dont la prédation a entraîné une incapacité globale de l’Etat illustrée par l’explosion.

Il n’en s’agit pas moins d’une ingérence de fait.  Surtout, l’opération était dès le départ condamnée par les grands écarts du président français. Le 6 août, provocateur, il a d’un côté tancé les dirigeants libanais tout en appelant de l’autre, dès le lendemain, à l’ordre contre « la violence et le chaos ». Là où il n’y avait que des manifestations largement pacifiques de libanais galvanisés par les déclarations du Président français à l’encontre de leurs dirigeants… Quant aux bombes lacrymogènes utilisées contre les manifestants, elles étaient « made in France ».

Cette attitude s’enracine dans des choix structurels. On ne peut pas « en même temps » prétendre répondre aux revendications du peuple libanais et s’inscrire dans l’orthodoxie du néolibéralisme international. Un système sans lequel les dirigeants libanais n’auraient pu donner l’illusion d’une « réussite » économique basée depuis trente sur un libre échange sans protection des industries locales, et sur des montages financiers frauduleux qui ont fait du Liban un casino1. Une politique parfois appelé « haririsme », en référence à Rafic Hariri, milliardaire premier ministre presque sans interruption de 1992 à 2004, et à son fils Saad, premier ministre de 2009 à 2011 et de 2016 à 2019, tout deux grands protégés de la France. Trente ans d’ultra libéralisme mafieux auront ainsi permis à une ultra minorité de s’enrichir sur le dos de la majorité, tout en laissant ruisseler quelques subsides via des circuits clientélistes et en creusant une dette publique abyssale. Jusqu’à ce que tout s’effondre, ouvrant une crise économique et monétaire cristallisant la colère du peuple libanais dans toutes ses composantes2.

Les « réformes indispensables » évoquées par Macron depuis l’explosion incluent celles des marchés publics, la lutte contre la corruption (sans que jamais ne soient évoqués les liens entre des corrompus anonymes et un système bancaire international complice), de la banque centrale libanaise, du secteur énergétique, de la gestion du port etc. Mais il n’a rien dit sur leur nature... Or la masse des libanais n’est pas dupe du logiciel dans lequel elles s’inscriraient. Hormis quelques points positifs, comme des appels à une « transparence bancaire » dont il est illusoire d’imaginer que les dirigeants actuels la mettraient en place, elles relèveraient de recettes néolibérales classiques : réduction des dépenses publiques et nouvelles taxes injustes en échange d’une « restructuration de la dette »3. Comment le peuple libanais pourrait-il accepter ces « réformes » ? A fortiori quand l’essentiel de la dette publique est détenue par de riches libanais4. Emmanuel Macron s’est ici gardé de suggérer que ça n’est pas au peuple de payer une dette ayant « servi à financer des actions contre l’intérêt des citoyens et de l’État, et dont les créanciers avaient connaissance »5.

Si elles étaient mises en place dans une version quelque peu édulcorée pour éviter une relance du processus révolutionnaire, ces réformes permettraient surtout à la classe politique libanaise de renouveler sa domination, de réinventer un néolibéralisme d’apparence moins mafieuse. Ce qui lui permettrait de se sauver, au moins temporairement, sans que les revendications populaires essentielles soient concrétisées. Les franges du peuple libanais prêtes à entendre, sur le principe, le « deal » proposé par Macron, lui reprochent sur le fond d’avoir fait le choix d’une approche technocratique, dépolitisée – donc reprenant mécaniquement l’ingénierie néolibérale - sans pousser les revendications d’une réforme du système électoral qui seule permettrait à terme l’émergence de forces politiques rompant avec le système ethno-confessionnel qui voit les différentes élites communautaires s’entendre pour verrouiller l’accès au pouvoir. Emmanuel Macron a à juste titre vite été soupçonné de vouloir que tout change pour que rien ne change.

Au-delà, c’est l’ensemble de « l’aide internationale » au Liban qui alimente depuis des décennies un cercle vicieux garantissant la survie d’un système politique qui condamne le pays à être une proie dans les enjeux géopolitiques régionaux et globaux6. L’absence de rupture d’Emmanuel Macron avec le cadre néolibéral, et avec des alliances incapacitantes certains acteurs régionaux – notamment les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite – et globaux – les Etats-Unis - obsédés par l’Iran, réduit toute la portée de son approche inclusive des acteurs politiques libanais. Une approche rappelée par Georges Malbrunot dans un article évoquant l’aparté entre Emmanuel Macron et le chef de la délégation parlementaire du Hezbollah, parti conservateur proche de l’Iran mais incontournable sur la scène politique libanaise. La violente interpellation publique du journaliste par Emmanuel Macron suite à cet article rappelle que la ligne « gaullo-mitterandienne » qu’il a appelée de ses vœux dès son élection est avant tout une posture7. Mike Pompéo, le Secrétaire d’Etat des Etats-Unis – équivalent de Ministre des Affaires Etrangères - s’est quant à lui chargé de rappeler en substance, sur une radio publique française, au Président français qu’on ne peut pas être en même temps allié des Etats-Unis et se démarquer de leur choix sur des dossiers considérés comme stratégiques8. Une impasse de la prétention absurde à mener une politique étrangère indépendante... sans rompre avec la dépendance, dont pourrait par exemple profiter la Russie. Seule autre puissance en capacité de discuter avec tous les acteurs au Liban, son Ministre des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov a attendu qu’Emmanuel Macron s’enlise pour annoncer un déplacement officiel à Beyrouth le 29 octobre…

Arnaud Le Gall

1A l’exception de la parenthèse plus protectionnisme du gouvernement de Selim El Hoss de 1998 à 2000, qui avait par exemple exigé le versement de 350 millions d’aides à la « modernisation » du secteur industriel libanais avant tout accord de libre-échange avec l’Union Européenne, quand le gouvernement Hariri s’est contenté de 10 millions pour signer cet accord en 2002, livrant l’industrie libanaise sur l’autel d’une concurrence totalement déloyale, comme le rappelait récemment Gorges Corm, ministre des Finances de Selim El Hoss, « Relancer les capacités productives du Liban », Le Commerce, 8 janvier 2020
2Henri Marmarbachi, « La faillite du « casino Liban », Orient XXI, 3 février 2020, en ligne
3Jean-Pierre Sereni, « Le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais », Orient XXI, 9 décembre 2019, en ligne.
4Jean-Pierre Sereni, « Liban. Pour une répudiation révolutionnaire de la dette », Orient XXI, 27 novembre 2019, en ligne.
5Georges Corm, op. cit.
6Adlene Mohammedi, « Qui peut sauver le Liban ? », lemondeencommun.info, en ligne, précédemment publié sur RT France publié sous le tire "La crise libanaise et l’illusion d’un soutien extérieur"
7Marc Endeweld, Emmanuel Macron et l’« État profond », Le Monde dip »lomatique, septembre 2020
8Interview de Mike Pompeo sur la Matinale de France Inter, le 15 septembre 2020.

 

 

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