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La Biélorussie connaît ce mois d’août un moment national d’insurrection citoyenne et de grève générale inédite dans son histoire et hors du commun par son ampleur.

Au-delà des « lectures géopolitiques » sur les jeux de puissances qui sont bien sûr toujours à l’œuvre dans la région – Russie, Union européenne, Etats-Unis… ou mêmes Chine également… - pour savoir « à qui profite l’insurrection actuelle? », il est intéressant de voir, afin notamment de comprendre les dynamiques futures que ce précédent peut susciter, comment on passe dans un temps très rapide, d’une situation de régime autoritaire qui paraît figée, à une vague populaire de dégagisme par l’élection et de grève générale ouvrière. On connaît peu, en France, la Biélorussie, territoire historiquement partagé entre les confins de ce que fut le Royaume de Pologne et l’Empire russe, et qui trouve sa première indépendance en 1918 suite à un mouvement socialiste d’émancipation nationale, puis qui est rattachée à l’Union soviétique comme république fédérée jusqu’en 1991. Ce pays, où jusqu’à la Deuxième guerre mondiale la majorité des populations urbaines était juive yiddishophone et a été exterminée par l’occupant nazi, s’est relevé de l’anéantissement, après-guerre, au sein de l’Union soviétique, comme « l’atelier d’assemblage » des industries réputées de pointe, dans les chaînes de productions du pays. Le pays vit par ailleurs dans le bilinguisme culturel et officiel, russe et biélorusse, le russe étant toutefois devenu la langue des communications courantes dans la rue.

Portrait politique et social de la Biélorussie de Loukachenko

On l’oublie souvent mais lorsqu’Alexandre Loukachenko se fait élire premier – et jusqu’à maintenant unique – président de la Biélorussie à l’été 1994, il le fait en bénéficiant d’une vague dégagiste qui renvoie dos-à-dos les anciens apparatchiks du Parti communiste présentés comme corrompus, et les nationalistes ayant accompagné l’indépendance du pays qui sont vus comme plus soucieux d’imposer l’exclusivité de la langue biélorusse que de s’occuper de la vie matérielle des gens. Le pays, durement touché par la contamination de 20% de son territoire par les retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl, est en effet exsangue du fait de la rupture de chaînes d’approvisionnement et de revente des productions avec la Russie depuis l’indépendance. Les ouvriers biélorusses qui ont accompagné en 1991 la contestation du système soviétique par des grèves massives semblent être oubliés de leurs nouveaux dirigeants. Le président Loukachenko, soutenu initialement par des jeunes loups voulant faire adopter les plans du FMI d’une main de fer, casse de façon brutale les mouvements de grèves qui se poursuivent à son arrivée mais verse rapidement dans un discours de nostalgie du soviétisme et d’opposition à l’Occident pour retisser des liens économiques et militaires avec la Russie. Depuis, la situation semblait immuable. Loukachenko déployait tous les attributs d’un régime autoritaire et renouvelait son mandant présidentiel tous les 5 ans, avec des fraudes électorales décomplexées et la loyauté des forces de l’ordre… aux ordres.

Les élections n’étant pas sincères depuis la fin des années 1990, il est difficile de mesurer l’évolution réelle de la popularité et de l’impopularité de Loukachenko mais on ne peut nier un élément qui a participé à la stabilité du régime : l’absence de privatisations massives. On estime à plus de 70% la part de l’économie relevant toujours des entreprises d’Etat qui ont maintenu un filet de commandes publiques pour faire tourner les usines du pays, lorsque celles-ci fermaient en Russie, en Ukraine ou dans les pays baltes voisins. On a pu ironiser sur le productivisme d’Etat biélorusse, que ce soit sur la qualité des produits finis de consommation courante ou sur l’entassement dans des dépôts de produits finis sans acheteurs les années de ralentissement économique… au final, le tissu industriel est resté et la fierté du monde ouvrier a continué à être louée dans la phraséologie du régime. Cela s’est fait toutefois au prix de l’instauration d’un « capitalisme d’Etat » en attaquant les droits du travail des ouvriers, interdits de se syndiquer librement dans des syndicats indépendants de la Fédération nationale tenu par le régime, à commencer par le président Loukachenko qui est en l’adhérent le plus en vue, dans le syndicat des salariés de l’Etat ! Le pays a aboli par décret au début des années 2000 (et une loi de 2017 a confirmé cette abolition), les accords collectifs de branche et le contrat à durée indéterminée. Tous les ouvriers sous engagés sous CDD d’un an (au mieux de trois dans certaines branches) et sont exposés à la non reconduction de leur contrat de travail précaire s’ils militent syndicalement ou politiquement contre le régime. Le régime organise également l’extinction des conventions collectives de branche et fait primer les contrats de travail individuels sur celles-ci.

Auto-organisation populaire en 2020 avant l’élection présidentielle

Pour comprendre le nouveau climat créé par l’élection présidentielle du 9 août et les manifestations populaires qui ont fait sortir la rivière du lit, non seulement à Minsk la capitale, mais aussi dans l’ensemble du pays, il est important d’avoir en tête le rôle joué dans les mobilisations actuelles, par l'auto-organisation populaire via les réseaux sociaux et notamment la messagerie Telegram, pour contourner les logiques de répression et de censure des médias. Les Biélorusses utilisaient déjà ces médias horizontaux pour échanger sur des problèmes de vie quotidienne, notamment de cadre de vie. Mais l’auto-organisation populaire a véritablement pris de l’ampleur à partir de mars-avril lorsque le président Loukachenko a nié l'existence de la crise sanitaire du Covid-19 dans le pays et a camouflé statistiquement les malades du Covid-19 en « pneumonies atypiques », afin de continuer à faire tourner les usines du pays. Loukachenko a lui-même dit en avril que le Président Trump avait raison de ne pas vouloir arrêter l'économie de son pays pour cause de coronavirus. Les citoyens ont utilisé les canaux d'informations sur Telegram pour partager les photographies des ambulances venant chercher en tenues hermétiques les personnes atteintes du Covid-19, quartiers par quartiers, pour partager des informations sanitaires ou organiser l'entraide pour des dons de matériels aux soignants qui avaient eux-mêmes pour consigne de nier l'existence de la circulation de la pandémie.

Ensuite, lorsque le pays est entré en campagne présidentielle à partir de mai, les messageries alternatives Telegram ont servi de catalyseurs pour relayer les informations sur les soutiens aux candidats alternatifs au régime (notamment un blogueur critique, un banquier et un ex-diplomate) qui ont vite recueilli l’adhésion populaire dans une vague de défiance envers le pouvoir. Parmi eux, certains paraissent issu du sérail. Et il n’est pas exclu que certains avaient noué à l’avance des liens avec des milieux économiques dans le pays ou hors du pays, notamment en Russie, vu la rapidité avec laquelle ils ont rendu publiques leurs stratégies de communication politique et déployer des moyens de campagne avec un certain savoir-faire dans « l’événementiel ». Toujours est-il que le pouvoir en a arbitrairement mis deux en prison et a invalidé la candidature du troisième. Cela n’a fait qu’accroître la protestation populaire en solidarité envers les prisonniers politiques, avec les moyens du bord, vu le risque toujours présent de la répression policière : des chaînes humaines sur les trottoirs des artères des villes, des concerts de klaxons de voitures en enfilades, des casserolades ou des chants de contestations aux fenêtres des immeubles des cités à heure fixe, tous les soirs, avec partages des vidéos de chaque action individuelle pour motiver les autres. De là, a émergé la principale opposante Svetlana Tsikhanoùskaya, enseignante et épouse du blogueur emprisonné au mois de mai, qui a fait sortir les foules à ses meetings en juillet comme étant la candidate du « changement ». Elle a remplacé les vieux partis de l'opposition biélorusse qui essayaient de copier sans véritable base sociale, des « modèles » européens (les droites libérales et/ou réactionnaires, la sociale-démocratie ou un parti communiste d’opposition). L'auto-organisation citoyenne a continué avec l'installation d'une application Telegram pour doubler le décompte des voix officiel et mettre en évidence les fraudes. Plus d'un million cent mille personnes se sont inscrites sur cette application, pour une population sept fois moins importante que celle de la France. Dans les bureaux de vote urbains où la pression populaire a été suffisamment importante pour obtenir un décompte de voix « honnête », Svetlana Tsikhanoùskaïa a obtenu entre 70 et 90% des suffrages exprimés, en dépit des fraudes possibles avant dépouillement. Les chiffres officiels annonçant la victoire de Loukachenko avec 80% de voix sans aucune traçabilité par bureaux de vote, sont apparus montés de toute pièce…

Insurrection citoyenne et grève générale à l’été 2020

Depuis la nuit électorale du dimanche 9 août, pour contester le « vol des voix du peuple », les mobilisations se succèdent tous les jours et toutes les nuits, dans toutes les villes mais elles ont été initialement réprimées très violemment par les forces anti-émeutes. Svetlana Tsikhanoùskaïa, obligée par les autorités à quitter le pays, s’installe en Lituanie alors que son époux est toujours en prison. En une semaine plus de 10.000 personnes ont été arrêtées et exposées à des sévices physiques aggravés dans les centres de détention. Les personnes relâchées témoignent de sévices physiques et moraux d’une rare violence en prison, qu’attestent les photographies de corps couverts d’ecchymoses partagées sur les réseaux sociaux. Les personnes relâchées de prison relatent des cas de refus de soins pour des personnes mourantes après les coups reçus. A ce jour (18 août), plus de 90 personnes arrêtées depuis le 9 décembre ont disparu des registres des centres de rétention. Un jeune membre de bureau de vote ayant refusé de frauder les résultats est retrouvé mort dans la rivière Niemen. Devant le blocage du centre-ville par les forces de police et la répression, des rassemblements spontanés de résistance s’organisent sur Telegram autour des stations de métros des « cités-dortoirs » en périphérie de Minsk. Le 12 août, pour dénoncer l’exacerbation des violences de la veille, on a vu à Minsk en journée, puis partout dans le pays en soirée, des chaînes humaines de femmes, voire de très jeunes filles, vêtues de blanc, une fleur à la main. Ces manifs de femmes sauvent l’élan des mobilisations qui retombait. Et le 13 août au matin, ce sont les personnels de santé qui ont eu à traiter les flots de personnes brutalisées par les autorités, qui organisent des chaînes humaines de solidarité contre les violences, devant leurs hôpitaux. Petit à petit, les manifestants reprennent confiance et sont plus nombreux à réoccuper les rues et les places publiques. Les présentateurs vedettes de la télévision d’Etat démissionnent en nombre pour ne pas avoir à assumer la propagande officielle et l’écrivaine Svetlana Alexievitch, Prix Nobel en 2015, et d’autres personnalités des arts et lettres appellent aussi ouvertement Loukachenko à partir. La mobilisation franchit un nouveau cap le week-end des 15-16 août avec les commémorations publiques pour les morts de la répression policière. La Marche de la liberté le dimanche fait sortir 500 000 personnes dans le pays, dont 300 000 à Minsk, le rassemblement record que n’a jamais connu le pays. Le moment apparaît fondateur pour le Peuple biélorusse mobilisé qui s’affirme par l’action comme une nation politique, plus fortement encore que lors de l’indépendance de 1991.

Dans le même temps, dès le 9 août, les réseaux sociaux d'auto-organisation appellent à la grève générale des usines d'Etat, comme à la fin de l’Union soviétique. En quatre jours à partir du 11 août, des collectifs ouvriers d'une dizaine d’usines importantes pour le pays, notamment dans la métallurgie et la construction mécanique (comme les usines-géantes de tracteurs et de camions de Minsk) convoquent des AG d’ouvriers et cessent partiellement le travail. Ils dénoncent les fraudes électorales évidentes et les violences du régime massives qui touchent chacune de leurs familles, lorsque ce ne sont pas les ouvriers eux-mêmes qui sont limogés pour avoir manifesté. Le pays bascule véritablement dans la grève générale à partir du vendredi 14 août avec l’entrée dans le conflit politico-social des ouvriers des industries procurant le plus de recettes d’exportation au budget du pays : les mineurs de sels de potasse de Soligorsk (la Biélorusse est l’un des leaders mondiaux du marché) et les deux raffineries géantes de produits pétroliers de Novopolotsk et Mozyr. A Minsk, les ouvriers de l’usine de tracteurs MTZ rejoints par la foule de la population, sortent dans l’Avenue centrale jusqu’à la Place centrale de la capitale, sous la banderole : « Pas des moutons, pas du bétail, pas de la populace, nous sommes les ouvriers de MTZ. Nous ne sommes pas 20 mais 16 000 ». Les collectifs d’ouvriers de tous les sites industriels déposent des préavis de grève pour le lundi 17 août et les AG d’usines ou les Assemblées populaires sur les places des villes intègrent à leurs revendications politiques pour la non-reconnaissance de l’élection de Loukachenko et pour la fin des violences policières, la levée des sanctions pénales ou professionnelles contre les travailleurs pour faits de grève ou de manifestation. Les mineurs de Soligorsk y ajoutent des revendications concernant directement le droit du travail : la fin des CDD de courte durée généralisés et la restauration de la primauté des conventions collectives de branche sur les contrats.

Le 17 août, Svetlana Tsikhanoùskaïa, restée distante depuis son exil forcé en Lituanie, diffuse une vidéo dans laquelle elle dit assumer le rôle de dirigeante de transition et vouloir procéder à la constitution d’un conseil national de coordination, en vue du départ d’Alexandre Loukachenko et la tenue de nouvelles élections : présidentielle, législatives et locales. Lundi 17 au soir, son staff resté en Biélorussie diffuse une première liste censé incarner l’unité nationale et comprenant des personnalités des arts, des organisations de défense des droits humains et du monde du travail mais également quelques figures politiques de l’ancienne opposition plutôt orientées à droite. On y retrouve également un délégué d’une usine métallurgique mais la composition est censée s’élargir par la présence de délégués représentant chaque grande usine en grève. Dans le même temps, les militants des syndicats indépendants, dont la plupart sont officiellement interdits, constituent des comités de grève pour chaque usine où les ouvriers débrayent et annoncent le 18 août la constitution d’un Comité national de grève qui organise la solidarité des non-grévistes avec caisse nationale de grève et collecte de matériel scolaire pour assurer la prochaine rentrée scolaire des enfants des ouvriers grévistes.

Le régime Loukachenko va-t-il tomber ? La Russie cherchera-elle à le sauver ou au contraire à le couler ? Loukachenko enregistre en tout cas maintenant de plus en plus de défections dans ses rangs (des agents de police et des militaires brûlent leur uniforme en vidéo) et se fait chahuter par des « Vas-t-en ! » lorsqu’il tente de se présenter le 17 août devant des AG d’ouvriers qu’ils pensaient acquis à lui. Si le régime tombe grâce à la mobilisation populaire mais aussi grâce à la mobilisation des ouvriers en grève générale - qui enthousiasment tant les gouvernements de l’Union européenne tant que cela ne se passe pas chez eux -, les autorités de transition vont-elles pleinement intégrer les considérations du monde ouvrier et plus largement du peuple mobilisé, une fois le changement de régime acquis ? Personne ne peut être naïf sur les intérêts que défendront les uns et les autres mais les modalités mêmes de la révolution biélorusse actuelle, dans tout le pays et non uniquement dans la capitale, avec une forte dimension populaire et ouvrière, en font une expérience inédite par rapport aux différents soulèvements politiques qu’ont connus les pays ex-soviétiques au cours des 30 dernières années.

Le 18 août 2020

Jean-Charles Lallemand
Co-auteur du livre Biélorussie, mécanique d’une dictature, Paris, Les Petits matins, 2007.

Illustration :
Les ouvriers de l’usine de tracteurs MTZ dans Minsk le 14 août derrière leur banderole : « Pas des moutons, pas du bétail, pas de la populace, nous sommes les ouvriers de MTZ. Nous ne sommes pas 20 mais 16 000 ».
Source : compte Facebook « Andrej Stryzhak »

 

 

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