France

Laure est une militante politique et associative, elle milite au sein de la France Insoumise et elle est aussi membre du comité de rédaction du JI. Et c'est une affaire tout à fait extravagante qui lui arrive.

Le collectif citoyen de plus de 3000 signataires dont elle faisait partie en 2015 a soutenu une lutte légitime contre la bétonisation de terres fertiles, en publiant sur son site un tract des défenseurs des terres fertiles. Patatras de patatras, le maire d’Agen, celui qui veut bétonner, n'est pas content, mais alors pas du tout ! Il porte plainte contre tout ce qui bouge !
Le responsable du collectif de défense des terres fertiles du Lot et Garonne pour commencer... Allez hop ! Diffamation contre Bernard Péré, conseiller régional EELV à l’époque des faits.
Et comme cela ne suffit pas, une petite plainte contre Laure pour la même supposée diffamation.

Sauf que ce truc est dingue, diffamation il n'y a pas, la justice le démontrera et la plainte contre Laure touche là une forme de cinquième dimension judiciaire car elle est aujourd’hui désignée comme la directrice de publication du site internet qui a relayé ce tract, ce qu’elle n’était pas. Sa désignation découle simplement du fait que c’est elle, pour des raisons pratiques, qui a acheté le nom de domaine du site internet du collectif !

En réalité ces gens veulent nous intimider… mais ils vont perdre. Politiquement d’abord et, gageons-le, juridiquement ensuite

AB : Bonjour Laure, d'abord comment vis-tu ce tracas judiciaire ?

LZ : Aujourd’hui, avec les gens qui m’entourent, le comité de soutien, cela va mieux, mais pour tout te dire, au départ, je ne le vivais pas très bien. Recevoir dans ta boite aux lettres une convocation à la gendarmerie pour « une affaire vous concernant », sans autre précision, puis être interrogée par les gendarmes, dans un contexte où tu vois que de plus en plus de militants sont convoqués, interrogés et parfois mis en garde à vue, c’est inquiétant. Tu arrives, ta carte d’identité à la main, alors qu’on a refusé de te dire pourquoi tu es là, tu ne peux pas t’empêcher de te poser plein de questions, d’essayer d’imaginer si tu as vu un truc, entendu ou fait quelque chose, si on va te reprocher quelque chose, te laisser repartir… Bref, ce n’est pas très confortable ! (rires ).

Ensuite, deux mois plus tard, alors que tu pensais en avoir terminé avec ça, parce que tu as été interrogée comme simple témoin, tu reçois une convocation et tu te retrouves devant une juge d’instruction et là, c’est carrément le cran au dessus. Etre assise devant le bureau de la juge, dans un couloir sombre, à côté de gendarmes qui encadrent des gens menottés qui attendent comme toi d’être reçus par un juge, pendant que ton avocat est allé consulter ton dossier, c’est très intimidant. Tu te demandes encore plus ce que tu fais là… Et tout ça pour une affaire de site internet !!

Et après avoir expliqué que tu n’es pas responsable de la publication parce que les décisions émanaient toutes d'un collectif, tu te retrouves finalement mise en examen, simplement parce que c’est toi qui as acheté le nom de domaine du site et parce que c’est la procédure !

Le dernier élément qui contribue à te mettre la pression et c’est probablement celui qui m’inquiète le plus, c’est l’aspect financier d’une telle procédure. A partir du moment où tu es convoquée devant un juge d’instruction, tu comprends à peine pourquoi ça te tombe dessus mais tu sais déjà que tu vas devoir prendre un avocat et qu’il va falloir trouver comment le payer. Juste pour te présenter devant la juge d’instruction. Bien sûr, tu n’es pas obligée d’avoir un avocat, mais déjà que tu as du mal à réaliser et à comprendre pourquoi, tu te dis qu’il vaut mieux être conseillée. Et si tu es finalement renvoyée devant le tribunal correctionnel pour un procès, rebelote.

Ce n’est pas anecdotique la question de l’argent et c’est d’ailleurs comme ça qu’on arrive souvent à faire taire les citoyens, les militants. Parce qu’une fois que tu as une plainte sur le dos, tu ne sais même pas ce que tu vas devoir débourser au final entre les honoraires de ton avocat, une amende et des dommages et intérêts, si tu es condamnée. C’est une arme de dissuasion massive… et à mon sens totalement disproportionnée.

AB: Comment s'organise ton comité de soutien ?

LZ : De ce côté-là, je dois dire que j’ai de la chance, car je sais que ce n’est pas forcément le cas de tous les militants qui subissent ce type de tracasseries. Les anciens membres de La vague citoyenne (le collectif citoyen qui est à l’origine de l’affaire et qui n’existe plus depuis 2016 -ndlr) m’ont tout de suite épaulée et ils sont avec moi. Ils ont monté un comité de soutien et ceux qui étaient dans le comité d’animation qui a pris la décision collective de soutenir la défense des terres fertiles, vont témoigner du fait que les décisions étaient collectives.

Ils ont lancé un site internet (https://soutien-laure.fr), où l’on peut signer pour rejoindre le comité de soutien, une cagnotte en ligne pour m’aider à financer ma défense (https://www.lepotcommun.fr/pot/n2a77wvu), ils ont imaginé une campagne de soutien solidaire « Je suis mis(e) en examen », avec un visuel qu’on peut reprendre sur son compte Facebook. Ils et elles sont très actifs et très remontés ! (rires ).

AB : Quel est l'intérêt d’un comité de soutien ?

LZ : Quand on se retrouve embarqué dans une histoire pareille, d’abord de ne pas se sentir seul. Pour moi c’est important parce que le collectif, c’est le fondement de mon engagement militant. Je viens du monde associatif où l’on fait les choses ensemble et c’est aussi dans cet esprit qu’était faite « La vague citoyenne », un mouvement politique citoyen, collectif et collaboratif. C’est aussi cela qui m’a fait rejoindre la France Insoumise, en plus du fait que je me retrouve dans ses valeurs, c’est le côté mouvement et la dimension collective.

Ensuite, je pense qu’il est important de faire nombre et de se regrouper pour organiser la riposte, pour montrer que ces tentatives d’intimidation ne prennent pas. Qu’il ne suffit pas de nous coller une plainte sur le dos pour nous faire taire. Si demain je me tais, avec un groupe, quelqu’un d’autre parlera, et encore un autre et ainsi de suite. Le collectif, le groupe, c’est la force. Plus nous sommes nombreux et nombreuses à faire bloc contre le système et moins il est fort.

AB : Que retires-tu de cette affaire ?

Il y a une tendance inquiétante à vouloir criminaliser l’action militante, l’action citoyenne, l’action syndicale ou politique en utilisant la justice. Alors qu’elle est étouffée par le manque de moyens humains et financiers, on lui fait perdre son temps sur des plaintes de plus en plus nombreuses contre des militants politiques, des syndicalistes, des citoyens. Je crois que ces plaintes n’ont qu’un seul objectif : nous faire taire. Et ce n’est pas acceptable, ce n’est pas cela la démocratie !

Dans le cas de mon histoire, par exemple, le plaignant pouvait demander le retrait de la publication ou même imposer un droit de réponse sur le site, il connait très bien les possibilités qu’offre la loi à ce sujet, puisque c’était lui le député rapporteur de la loi en 2004. Il pouvait aussi mener la contradiction sur le fond, en organisant un débat contradictoire démocratique, et ce d’autant plus que c’était en pleine campagne électorale, qu’il était candidat et que notre mouvement citoyen présentait lui aussi une liste. Il choisit la voie du tribunal pour une ligne qui passe mal sur un argumentaire de 4 pages publié sur un site internet. C’est ahurissant !

Et pour finir, j’espère que cette affaire sera l’occasion de relancer et continuer la bataille contre la destruction des terres fertiles à Agen mais partout en France, parce que c’est cela au final, le fond de cette affaire, ce que nous avons voulu défendre en publiant ce tract. Va-t-on laisser bétonner 220 hectares de terres fertiles ? Ces cent dernières années, 1 milliard d’hectares de terres fertiles ont disparu de la surface de la Terre, c’est autant que la surface des Etats-Unis et c’est évidemment préoccupant parce que les terres fertiles, c’est l’endroit où l’on cultive. Que mangera-t-on une fois qu’ils auront tout bétonné ?

Propos recueillis par Alain Bousquet