France

Le 21 septembre 2001, 10h17. Cette date, les toulousain-e-s ne l'oublient pas, elle est ancrée dans leur mémoire. C'est le jour et l'heure de l'explosion d'AZF, la pire catastrophe industrielle, en France, depuis 1945.

Le jour où la catastrophe arriva

Un souvenir intact pour des dizaines de milliers de toulousain-e-s. Ce jour-là, c'est le souvenir de cette déflagration, incroyable par sa densité, que ceux et celles ayant vécu ce drame, ont en mémoire. Certain-e-s n'ont entendu qu'une déflagration puissante, d'autres plusieurs explosions successives. On aurait dit qu'un avion s'était crashé sur le sol toulousain en multiples endroits. Des milliers de fenêtres ont volé en éclats. Sur une large périphérie autour d'AZF, des cris, des hurlements, quand les bâtiments ne sont pas effondrés, on sort, on fuit éperdument, on tente d'appeler les proches, car tout le monde a compris que c'est grave. Mais les réseaux sont saturés. Et soudain la panique, un nuage jaune orangé est apparu dans le ciel, prenant de plus en plus d'espace. On crie « c'est AZF ». Les gorges et les yeux ont rapidement piqué. 

C'est dans un désordre indescriptible que les établissements scolaires, les administrations sont évacués. Aucun transport public ne fonctionne. Les gens tentent de rejoindre leur domicile comme ils peuvent, souvent à pied car vite arrêtés par les embouteillages. A proximité de la sortie du périphérique où les voitures ont été soufflées par l'explosion on observe des voitures cabossées, défoncées, certaines tombent en panne, des conducteurs et des conductrices en sang, certain-e-s poussent leur véhicule. Partout du verre, des vitrines et des fenêtres jonchent le sol, des hommes et des femmes ont le visage ensanglanté, beaucoup pleurent, des parents serrent dans leurs bras les enfants des écoles endommagés. Des files de centaines, de milliers de voitures se dirigent vers le sud, voulant quitter Toulouse à tout prix. On dirait une scène de guerre.

Les rumeurs les plus folles circulent : il s'agirait d'un attentat, plusieurs explosions auraient été entendues. Il est vrai qu'on est à 10 jours du 11 septembre et de l'attentat du World Trade Center.
Ce qui s'impose de manière évidente c'est le fait que l'usine AZF est touchée.

Les toulousain-e-s sont invité-e-s à se cloisonner chez eux à cause de la nocivité et de la toxicité probables du nuage qui s'est répandu dans le ciel toulousain. La journée de cauchemar se poursuit : secourir les victimes tant sur le site de l'usine qu'autour dans un périmètre assez large car le souffle de l'explosion a dévasté des quartiers entiers. Sa force fut telle qu'on l'entendit à des dizaines de kilomètres, à Castres et à Albi dans le Tarn à 80kms de distance.

Le bilan est terrible, 31 morts, 20 000 blessés, des maisons, des immeubles, des quartiers, des entreprises entièrement ou partiellement détruites, des milliers de toulousains sans fenêtres.
Nombreux et nombreuses seront affecté-e-s dans les mois et les années à venir par des lésions auditives. Le 21 septembre au soir, Toulouse est profondément meurtrie et abîmée. C'est le début d'une nouvelle période qui s'ouvre, pour découvrir ce qu'il s'est passé.

La recherche de la vérité

Très rapidement la thèse de l'attentat s'efface devant celle beaucoup plus plausible de l'accident industriel.

La direction de l'usine a beau dire devant les médias, son incrédulité devant un tel accident, l'enquête s'achemine peu à peu vers une piste de plus en plus crédible : l'accident par négligence.
Le hangar mis en cause, le bâtiment 221, contenait entre 200 et 300 tonnes d'ammonitrates. Les conditions de stockage sont alors pointées du doigt, un salarié de l'usine avait peu avant l'accident, rédigé un rapport alertant sur une sécurité insuffisante du site.

Commence alors un affrontement entre les riverain-e-s sinistré-e-s et les salariés qui vont se retrouver du côté de la direction, niant le fait même que la catastrophe puisse être accidentelle, et appuyant la thèse de l'attentat.

Pourtant AZF est une usine classée Seveso ( sites industriels présentant des risques d'accidents majeurs, et au sein desquels il est nécessaire de maintenir un haut niveau de prévention ). Le site fabrique des engrais azotés et ce depuis longtemps, depuis la fin de la première guerre mondiale. Qu'on l'appelle Onia, grande paroisse ou AZF, l'usine est, en 2001, une filiale de Total. 450 salarié-e-s y travaillent. Dans le tristement célèbre hangar 221, sont stockés des nitrates déclassés.

Les victimes, les familles des victimes décédées, les sinistré-e-s vivent majoritairement autour du site. Ils s'agit pour beaucoup les habitant-es des quartiers populaires toulousains. Le site d'AZF est dans la ville. Au fil des années on a construit autour de l'usine, immeubles, maisons, services publics etc. Deux lycées professionnels, et une école, proches de ce site Seveso ont été quasi soufflé par l'explosion.

Rapidement même si la douleur et la souffrance persistent, elles font place à la colère : les sinistré-e-s veulent comprendre, veulent savoir et trouver les responsables voire les coupables d'un tel drame.

Le collectif « Plus jamais ça, ni ici, ni ailleurs » se constitue, appuyé par des militant-e-s syndicalistes, politiques et associatifs, afin de demander des comptes, notamment à la direction de l'usine, donc à Total.

C'est une prise de conscience majeure : on a laissé construire des habitations autour de cette usine, malgré sa dangerosité. On a bâti même des HLM, des écoles, une « rocade » (périphérique) longe même le site tout comme la voie ferrée ! Et puis on est confrontés à une multinationale, Total qui ne veut pas reconnaître sa responsabilité dans la catastrophe.

Les tensions entre collectif d'un côté et salariés avec la direction de l'autre, vont aller crescendo. Les premiers éléments de l'enquête mettent en lumière que des produits qui n'auraient jamais dû être mis en contact, l'ont été ; seront incriminés également des sous-traitants non qualifiés, auxquels aurait fait appel la direction pour diminuer les coûts de la société.

Ce n'est pas les salarié-e-s que le collectif « plus jamais ça » met en cause mais Total. Pourtant le dialogue est impossible. Alors que le collectif demande la fermeture du site au nom de la sécurité de toute la population toulousaine et exige de Total la reconversion du site afin que les salarié-e-s ne perdent pas leur travail en plus d'avoir perdu la vie, ces derniers veulent le maintien du site et de la production.

L'usine va fermer. Mais le procès qui a lieu en 2009 conclut à la relaxe du directeur au bénéfice du doute. Les résultats d'une commission d'enquête diligentée par Total, a visiblement fait basculer le jugement. Les sinistré-e-s sont en colère et désespéré-e-s : aucune leçon n'est tirée de cet accident majeur industriel. De plus sont trop souvent prises en compte des enquêtes diligentées par les industriels eux mêmes !

Il faudra attendre 2019 pour qu'enfin le directeur soit condamné à 15 mois de prison avec sursis et à verser 225 000 euros. Total aura versé 2 milliards d'euros en tout d'indemnisation mais ne sera jamais condamné.

20 ans après que reste-t-il d'AZF ?

Une commémoration certes, émouvante mais qui n'a pas réussi à rassembler l'ensemble des victimes, celles de « l'intérieur » de l'usine (les salarié-e-s et celles de « l'extérieur » (les riverain-e-s). Une commémoration qui ne s'est faite avec aucun dirigeant politique national le jour même, puisque le premier ministre Jean Castex ne s'est déplacé que 4 jours plus tard.

Le pouvoir actuel, pas plus que les précédents, ne veut s'attaquer au fond du problème, celui des industries classées Seveso et de leur sécurité alors qu'elles sont très souvent installées en milieu urbain. L'autre sujet, pourtant mis en avant à l'époque du drame par le collectif plus jamais ça, est celui des types de productions, leur nocivité, leur utilisation (ici des engrais azotés) dans l'agriculture intensive par exemple. Les membres du collectif ont essayé d'amener les pouvoirs publics et les industriels à s'interroger sur une reconversion industrielle en faveur d'activités écologiques et sociales utiles. Cette question était au cœur alors de la revendication de la reconversion des activités en maintenant emplois et salaires, Total devant mettre la main au porte-monnaie pour assurer cette reconversion. Mais les leçons n'ont pas été tirées de cette accident, ni sur le plan de la sécurité ni sur la nécessité de travailler aux alternatives.

L'accident de Lubrizol, incendie dans une usine de produits chimiques en septembre  2019 en Normandie, l'explosion du port de Beyrouth à cause de stockages de quantités astronomiques de nitrates d'ammonium, prouvent une fois de plus que la sécurité, le type de productions, passent après les profits.

Plus près de Toulouse à Port La Nouvelle, le projet d'extension du port prévoit le stockage de nitrate d'ammonium, en quantités bien plus importantes qu'à AZF à Toulouse.

L'avenir ne peut se résumer à la question suivante : à quand le prochain accident ?

L'avenir c'est le droit pour nos concitoyen-n-e-s d'intervenir dans le débat public, c'est agir pour exiger une totale transparence quant à la sécurité des sites Seveso, c'est poser la question de leur installation, de leur sécurisation et parfois aussi celui de leur reconversion dans le cadre de la bifurcation écologique.

Myriam Martin

 

 

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