France

6 personnes tuées par balles en 15 Jours à Marseille, une violence qui tend à se banaliser et qui peut désormais éclater en public, en plein jour et pratiquement partout.

Comme à chaque fois que ces drames ont lieu, c’est en premier lieu vers les victimes et leurs proches que nos pensées doivent se diriger. Depuis des années, nos quartiers font l’objet de nombreux débats et malheureusement de fausses solutions sont souvent mises en œuvre. Le plus souvent inefficaces et stigmatisantes pour ses habitant.es qui sont les premiers à subir ces tragédies et cette guerre qui ne dit pas son nom. Pourtant de reelles pistes existent pour peu de faire les bons diagnostics.

En quelques semaines Marseille et ses environs connaissent une nouvelle « flambée » de violence. La terminologie utilisée pour décrire les événements participe de la mise à distance politique et sociale orchestrée de longue date. Parler de « règlements de comptes » instille d’une part l’idée d’une forme de justice immanente et d’autre part traduit l’incapacité ou le manque de volonté et d’audace des pouvoirs publics.

Il y a bien sûr la solution de facilité et le « recours à l’armée dans les quartiers » pour faire cesser les trafics et la violence. Cette proposition relayée par l’extrême droite, la droite, mais aussi hélas par des personnalités de gauche est extrêmement dangereuse car elle crée une rupture d’égalité et de traitement des territoires et des populations. Double rupture symbolique et pratique. Il est urgent de continuer à considérer ces quartiers en proie à la violence liée au trafic des stupéfiants comme appartenant encore et toujours à la République. Selon les dires de nombreux acteurs de terrain, responsables politiques, associatifs citoyens engagés, cette mesure est totalement inappropriée. Mais peut être aussi que cette proposition est l’expression d’un « non-dit » national, qui révèle la façon dont certains quartiers populaires sont aujourd’hui considérés : des zones de « non-République » où l’on pourrait faire appliquer des mesures d’exception plus militaires que civiles.

Il est aussi convenu que, très schématiquement, la police est là pour « protéger » et assurer le droit de tous et toutes à la sûreté comme le prévoit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dans son article 2. L’armée quant à elle défend ou attaque et se déploie sur un théâtre d’opération militaire. Nos quartiers sont-ils réduits à devenir le théâtre d’opérations militaires ? En sommes-nous là ?
Il y a déjà plusieurs mois, Jean Luc Mélenchon alertait sur la stratégie du gouvernement et tentait de recentrer le débat sur la problématique des assassinats liés aux trafics (à Marseille et ailleurs) en focalisant l’attention politique et médiatique sur la circulation et l’utilisation alarmantes d’armes de guerres dans nos rues. Dans les conversations sur le sujet à Marseille coutume est de dire : « on ne tue pas les gens en leur jetant des barrettes de shit ! ». Oui, sur les scènes de crimes on ramasse du 7.62 et rarement des savonnettes…
Avant même de débattre de la dépénalisation, de la légalisation encadrée ou sociale du cannabis (Éric Coquerel a fait un travail remarquable sur le sujet) il faut mettre un terme « physique » à la machine meurtrière qui s’est enclenchée depuis des années. La violence et le meurtre ne peuvent être la norme ! Il faut porter un coup au trafic et à la diffusion d’armes lourdes. Ces mêmes armes qui transforment la compétition commerciale entre bandes en massacres à répétition.

En off les policiers le disent eux-mêmes, « la guerre contre la drogue » est une ineptie qui épuise les effectifs et qui en termes d’efficacité équivaut à rejouer indéfiniment le tonneau des Danaïdes… il faut donc réorganiser les tâches des agents vers leur mission principale qui est d’assurer la sûreté des biens et des personnes. Repenser le rôle de la police et sa mission de service public, sortir du dogme des forces de l’ordre.
Des questions issues directement du terrain peuvent aider à recentrer le débat et à le focaliser sur l’urgence qu’il y a à lutter contre le trafic d’armes.
Peut-on lutter contre la consommation du cannabis, alors que des décennies de prohibition et de stratégie uniquement sécuritaire prouvent au quotidien l’échec de cette politique ?
Peut-on envisager la lutte contre le cannabis sans mettre en place tout un dispositif de prévention et de prise en charge des addictions ? La consommation de cannabis n’est pas qu’une histoire de sécurité, c’est aussi un problème transversal d’éducation et de santé publique.
Comment peut-on penser arrêter ce trafic en adoptant une posture schizophrène de fermeté dans les quartiers et de permissivité évidente en matière de contrôle aux frontières ? Les sommes inouïes investies dans des dispositifs tels que « Frontex » pour chasser et renvoyer au large les migrant.es et réfugié.es économiques et climatiques seraient sans aucun doute plus utiles et nécessaires pour renforcer les contrôles aux frontières afin de lutter contre le trafic de drogue. Car en effet, la production locale reste encore anecdotique, et l’essentiel de l’approvisionnement traverse nos frontières par milliers de tonnes...
Des corrélations sont-elles faites entre les entrées et sorties de prison et les soi-disant « flambées » de violence ?
Un travail de médiation sociale est-il entrepris pour enrayer la spirale mortifère des « vendettas » ? Dans les quartiers les gens le savent…Les services de police le savent aussi, les responsables politiques le savent-ils ?
En une dizaine d’année, le trafic de stupéfiants s’est structuré. À Marseille on peut dénombrer plus d’une centaines de spots (lieux de vente). Bien plus que les bureaux de poste par exemple et les deux sont liés : la prolifération des spots et la prospérité du commerce de cannabis sont intimement corrélées au recul des services publics dans les quartiers ! En moyenne une équipe contrôle 3 à 4 de ces spots. Le business plan est devenu très tristement logique pour monter son affaire : se fournir en produit, structurer son équipe et protéger son territoire. Et qui dit protection dit forcément armes. « Si vis Pacem, para Bellum » …
Autrefois l’armement était artisanal, amateur. Depuis le conflit des Balkans des tonnes d’armes circulent en Europe et les réseaux devraient être identifiés, tracés et surveillés. Mais la coopération des polices européennes semble encore en être à son balbutiement. Et pendant ce temps des jeunes et parfois des enfants meurent dans nos quartiers ! Il y a encore quelques années, très peu de gens savaient « remonter » des Kalachs et les entretenir, le modèle est en train de changer. Aujourd’hui les rumeurs parlent d’ateliers locaux qui proposent désormais ces prestations. Qu’attendons-nous ? Que des « Walmart » illégaux ouvrent pour pousser à nouveau des cris d’orfraies ?

« Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir »
« Des Armes » Léo Ferré

Mohamed Bensaada

 

 

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