France

Retour sur la visite de Jean-Luc Mélenchon et Mathilde Panot en Morvan

Et ça, ça sert à quoi ? Jean-Luc Mélenchon veut tout comprendre. Nous nous trouvons sur le barrage des Settons. Le paysage y confond par endroits l’eau du lac et celle de la pluie. Ça, ce sont les trappes d’accès à l’infrastructure du barrage dont les vannes de fond permettent l’écoulement de l’eau dans la Cure. Ce barrage a été construit en 1861 pour faciliter le flottage du bois vers Paris en se servant de la rivière comme moyen de transport. Pour mieux comprendre les enjeux de la forêt, Jean-Luc Mélenchon, président du groupe LFI à l’Assemblée nationale, est venu une journée d’automne en Morvan avec Mathilde Panot, vice-présidente du groupe, qui dirige la commission citoyenne sur la forêt et a déposé cet été une proposition de loi sur les coupes rases.

Comprendre la forêt, c’est penser le temps long, remonter loin le cours. C’est donc aux sources d’une rivière née dans ce massif forestier de moyenne montagne que les représentants de collectifs, syndicats, professionnels et associations de citoyens pour la forêt ont accueilli les deux parlementaires. Depuis Anost, la Cure alimente l’Yonne aux pieds du Morvan, puis l’Yonne se jette dans la Seine à Montereau – quoiqu’il y ait débat sur qui est la rivière et qui est le fleuve, mais c’est une autre histoire : l’ensemble hydrologique auquel ces trois cours d’eau appartiennent est vital pour des millions de Français, dont la région parisienne et les plaines agricoles qu’il alimente. On ne peut pas prendre le risque de dégrader un tel réseau. Et pourtant, c’est ce qui est en cours.
Autour des sources de la Cure, comme sur une centaine de milliers d’hectares tous les ans en France, tous les arbres ont été coupés à ras. La terre, jusque-là retenue par les racines qui filtraient l’eau mieux que n’importe quelle station d’épuration et régulaient son débit, ravine dans la rivière. En cas de grosses pluie, le cours d’eau gonfle bien plus rapidement. En cas de sécheresse, il disparaît. C’est déjà le cas de plusieurs rivières dans la région où nous sommes. De mémoire de Morvandiau, on n’avait jamais vu ça. Le danger qui menace l’approvisionnement en eau est d’autant plus grand qu’il s’agit d’un massif granitique. Juste sous le sol forestier, il n’y a plus que la roche. Là où les monocultures de résineux ont déjà subit plusieurs rotations, les sols s’appauvrissent, s’acidifient et localement, la forêt pourrait devenir un champ de pierres.
Au 19e siècle, après plusieurs siècles d’exploitation du bois acheminé vers Paris essentiellement par voie d’eau – le canal du Nivernais imaginé par Condorcet avait même été conçu pour cela – la forêt morvandelle était réduite à la portion congrue. Le charbon venu du Nord a pris le relai et pendant 150 ans, la forêt a repoussé. Recommencer à l’exploiter massivement est catastrophique : au 19e siècle, il n’y avait ni le réchauffement climatique, ni les capacités dont dispose aujourd’hui l’industrie.

Pour notre survie, soigner la forêt

La forêt ne se contente pas de nous garantir une ressource en eau potable. Elle est aussi un puits carbone. Son écosystème absorbe le CO2 et produit de l’oxygène. En France, cela représente environ 15 % des émissions annuelles de CO2. Sans forêt, nous ne pourrions tout simplement pas respirer. Les prélèvements d’arbres doivent donc être d’autant plus limités que nous augmentons chaque année nos émissions malgré les accords de Paris et d’ailleurs. C’est exactement le contraire qu’organise la politique forestière actuelle.
Alors que la forêt est déjà malade du réchauffement climatique et de ses sécheresses, des épidémies qu’il favorise, détruisant des espèces entières comme l’épicéa ravagé par une prolifération de scolytes faute de gel hivernal, le Programme national de la forêt et du bois qui s’applique depuis 2016 a décidé d’ « accroître les prélèvements de bois qui pourront satisfaire la demande industrielle et énergétique exprimée [...] à hauteur de +12 millions de mètres cubes de bois mobilisé supplémentaire à horizon 2026 ». La récolte annuelle de bois en France s’élève déjà à 60 millions de mètres cubes. Cela reviendrait donc à l’augmenter de 20 % en seulement 10 ans !
Cette « demande industrielle et énergétique » est d’abord le fait du lobbying intensif mené par la filière industrielle du bois et des pépiniéristes, à l’instar de ce qu’a subi l’agriculture depuis les années soixante, sous l’influence des lobbies de l’agroalimentaire et des semenciers. Les satisfaire produit des dégâts immédiats et sur le long terme inacceptables. Ils doivent être stoppés d’autant plus rapidement que les données du désastre s’accumulent : la capacité de puits carbone de la forêt chute de près de 20 % en Europe les années de sécheresse ; l’exploitation industrielle abîme les sols à un rythme impossible à soutenir pour la régénération naturelle. Les machines qui abattent les arbres et les usines qui les transforment ne sont « rentables » qu’à force de subventions, en remplaçant la forêt par des collines rasée à blanc où des branches mortes surnagent d’un champ de boue, puis par des plantations de monocultures où le silence règne sous les résineux alignés et calibrés. En un demi-siècle, plus de 50 % des espaces arborés du Morvan sont déjà passés de l’état de forêts de feuillus diversifiées à des monocultures de résineux, épicéas puis douglas.
Et pour faire quoi, de tout ce bois ? 25 à 30 % des chênes de France sont exportés brut vers la Chine sans transformation. Il permet aux cargos de marchandises que ce pays nous exporte de repartir, puisque lestés. Et puis il nous revient manufacturé… La France a perdu 90 % de ses scieries depuis 1960. L’artisanat du bois d’œuvre dans notre pays a été marginalisé. Comme le bois est considéré comme une énergie renouvelable, il alimente aussi de plus en plus de chaudières industrielles au rendement énergétique lamentable. Un sapin de Douglas n’a restitué au sol ce qu’il y a puisé pour sa croissance qu’après un demi-siècle mais l’industrie utilise de plus en plus de machines calibrées pour des arbres de 30 ou 40 ans…

Faire bifurquer la forêt vers une gestion écologique et sociale

Mettre fin aux coupes rases et à l’extension des monocultures industrielles qui ruinent la biodiversité est donc incontournable. Et puisque le modèle industriel actuel ne peut s’en passer, c’est donc toute la filière forestière qu’il faut réorganiser. « C’est facile ! », s’exclame Jean-Luc Mélenchon. C’est vrai. Il suffit de prendre le pouvoir : c’est l’État et les collectivités qui peuvent et ont les moyens de faire bifurquer le modèle forestier français. En stoppant la privatisation de l’ONF, seul établissement public en mesure d’effectuer un diagnostic indépendant des intérêts financiers, qui gère à lui seul près de 10 % du territoire Français. En réorientant les subventions, aujourd’hui versées par centaines de millions à la filière industrielle, depuis le financement de routes forestières jusqu’aux plants, en passant par des machines d’exploitation de plus en plus lourdes et destructrices. En orientant toutes les forêts dont l’État et ses établissements sont propriétaires vers des méthodes respectueuses de la forêt : des groupements forestiers citoyens les utilisent déjà. Ils ont prouvé leur plus grande efficacité environnementale et économique sur le long terme. En favorisant la reconstruction d’un tissu d’entreprises locales qui fourniront du travail aux habitants d’une région rurale massivement touchée par le chômage.
La visite des parlementaires insoumis s’est achevée à la scierie Bois du Guidon de Chissey-en-Morvan, l’une des entreprises de l'association « Artisans Bois Morvan », dont le but est de faciliter et organiser la transformation des bois du Morvan par les entreprises locales et en privilégiant les circuits courts. Là, on ne fabrique pas de palettes destinées à intensifier le commerce mondial et la pollution qui l’accompagne, ni de planches standardisées et de qualité médiocre qui viendront approvisionner les rayons de la grande distribution de matériaux. Cette scierie travaille à la demande, avec du bois local. Elle emploie trois personnes dans une commune de 275 habitants. Elle fournit des artisans et des particuliers en bois de construction et d’ameublement. Sa machine est faite pour scier des arbres jusqu’à 90 centimètres de diamètres. Ceux-là auront eu le temps de fertiliser la terre, de nous donner de l’air, d’abriter une faune et une flore diversifiées. Ils auront eu le temps grandir et après cette journée, nous aussi.

Marie-Anne Guillemain
Coanimatrice du programme Forêt de la France insoumise

 

 

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