France

Entretien avec le Directeur des études de la Fondation Abbé Pierre pour leji.fr

Un mois après le début du confinement, les images des files d’attente de la faim s’étalant sur des centaines de mètres pour bénéficier d’un colis alimentaire se partagent des milliers de fois sur les réseaux sociaux. La faim s’est installée en France. Depuis cinq semaines, manger est devenu une mission quotidienne pour toute une frange de la population. Dans les quartiers populaires, le seuil de pauvreté et de précarité dépasse la norme nationale. Mais partout en France, y compris dans les outre-mers, l'épidémie et le confinement ont multiplié par 3 ou 4 les inégalités. Les associations d’aide alimentaire sont submergées, les actions bénévoles de solidarité rencontrent un succès malheureux. Des familles qui dépendaient de petits boulots ou du système D, ne gagnent plus l’argent pour nourrir leurs enfants.  Les cantines qui assuraient un repas complet par jour à ces enfants sont fermées. Le confinement est venu révéler au grand jour le dénuement dans lequel se trouvaient déjà les travailleurs pauvres en France.

Etendue d’un désastre social : entretien avec Manuel Domergue, Directeur des Etudes de la Fondation Abbé Pierre

On assiste à un phénomène d’ampleur inédite en France : le confinement affame. Les gens ont faim. Les frigos sont vides. Comment est-ce possible dans la 6ème puissance mondiale, réputée disposer d’un des meilleurs systèmes d’aide sociale ?

Les mesures de confinement ont frappé dans un premier temps les populations déjà très fragilisées par des années de précarité, avant de s’attaquer aux travailleurs pauvres. Les SDF mais aussi ceux qui vivent dans les bidonvilles ou les squats paient lourdement les carences de longue date d’un système qui les abandonne trop souvent à leur sort ou les maintient dans un état de dépendance.

L’arrêt quasi-complet des activités de survie de ces personnes qui relèvent plutôt de l’économie dite souterraine (mendicité, travail informel, glanage…) a fait basculer une partie des 20 000 personnes concernées, dont 30 à 40 % d’enfants, dans une pauvreté encore plus extrême. Ceux-là n’ont pas pu rentrer dans les dispositifs d’indemnisation mis en place par l’Etat. Des les premières heures du confinement, nous avons reçu, comme toutes les associations, d’innombrables appels au secours de familles n’ayant accès à aucune nourriture, aucun produit d’hygiène, aucun accès à l’eau qu’elles allaient chercher hors des bidonvilles auparavant, souvent à des bornes-incendie.

Les maraudes et distributions alimentaires, d’ordinaire animées en grande partie par des bénévoles, parfois âgés,  n’ont pas pu se tenir avec un réseau difficilement mobilisable. Tout simplement parce que les membres étaient malades, ou devaient garder leurs enfants ou encore ne pouvaient assurer les distributions dans le respect des consignes sanitaires, vu l’absence de gants ou de masques.

D’emblée, le choc a été dramatique pour des dizaines de milliers de familles. Nous avons nous-mêmes distribué des tickets services pour acheter à manger.  Au fur et à mesure de la crise, l’action des pouvoirs publics et des associations est montée en puissance en termes alimentaire et sanitaire. Dans la grande majorité des territoires, les associations et collectifs solidaires, ainsi que plusieurs collectivités et l’Etat se sont progressivement coordonnés pour apporter une aide alimentaire dans les squats et bidonvilles, sous forme de nourriture ou de tickets-service. Des distributions de colis, médiatisées avec des files d’attentes interminables souvent de plus de 100 personnes comme à  Clichy par exemple. Lors de la première distribution à Clichy-sous-Bois, il y avait 250 personnes, à la deuxième 500 puis à la troisième 700.

Est-ce à dire que les pouvoirs publics ont répondu à vos cris d’alarme avec les mesures annoncées par le gouvernement ?

On en est loin. Le 15 avril, le gouvernement a annoncé des mesures pour les ménages parmi les plus vulnérables : une aide exceptionnelle pour les familles, de 150 euros par ménage au RSA, plus 100 euros par enfant, ainsi que 100 euros pour les ménages bénéficiaires d’aides au logement. Ce n’est pas suffisant. Déjà parce que c’est une aide ponctuelle et non mensuelle. Mais aussi parce qu’elle ne s’adresse pas tous les précaires. Quid des moins de 25 ans ou des bénéficiaires du minimum vieillesse ou des sans-papiers par exemple ? Et une aide qui ne sera versée que le 15 mai ! Bien trop tard pour ces familles qui ont déjà « la tête sous l’eau ».

Ensuite il faut mettre en regard le faible coût de cette mesure de 880 millions d’euros, qui ne représentent même pas 1% des 110 milliards de projet de loi de finance rectificative.

La crise actuelle a affecté durement les moyens de subsistance des plus précaires, et pas seulement les activités de débrouilles. La doctrine du gouvernement consiste à soutenir le maintien des revenus, à travers l’aide aux petites entreprises et le recours au chômage partiel à grande échelle, mais ces dispositifs sont loin d’être suffisants.

D’une part, les 8 millions de personnes qui en bénéficient ne sont indemnisés qu’à hauteur de 84% de leur salaire au-delà du Smic. D’autre part, de nombreuses catégories n’en bénéficient pas, qu’il s’agisse des indépendants qui ne remplissent pas les conditions d’indemnisation, de certains intérimaires, des saisonniers, de salariés dont les contrats précaires s’arrêtent, des intermittents du spectacle.

Autre difficulté, les familles qui bénéficiaient de tarifs réduits pour les cantines scolaires n’y ont plus droit et doivent assumer des dépenses supplémentaires pour nourrir leurs enfants, et à l’heure où les distributions alimentaires habituelles sont grandement perturbées.

Pour toutes ces raisons, des millions de ménages sont en grande difficulté pour boucler les fins de mois et donc pour se nourrir.

Que demandez-vous concrètement pour leur venir en aide aujourd’hui mais aussi pour l’après ? Le gouvernement a annoncé un déconfinement progressif à partir du 11 mai. Est-ce que cela marquera un début d’amélioration des conditions d’existences pour ces familles ou la catastrophe humanitaire n’en est qu’à ses débuts ?

Premièrement, nous demandons à l’Etat l’attribution d’une prime de solidarité exceptionnelle de 250 € par personne et par mois pour les personnes à bas revenus, avec ou sans enfants, d’un chèque-énergie supplémentaire, ainsi que des tickets alimentation fournis par les collectivités locales pour les familles bénéficiant habituellement de la cantine à tarif réduit. Pour parer à l’urgence et remplir le frigo.

Ensuite, et c’est notre plus grande crainte,  la crise sociale n’en est qu’à ses débuts : avec des revenus en moins, la précarité va conduire les familles à ne plus pouvoir assumer leurs loyers. Et, une fois que les délais de paiement octroyés seront épuisés dans quelques semaines, le risque est grand de les retrouver dans l’engrenage des expulsions locatives, alors que leur niveau bat déjà des records historiques, année après année. N’augmentons pas le nombre de personnes et d’enfants  vivant dans la rue.

Nous avons demandé à l’Etat la mise en place d’un fonds National d’aide à la quittance, doté au minimum de 200 millions d’euros, et qui pourraient être redistribués en s’appuyant sur les FSL dans les départements. Mais nous n’avons pas été entendus pour l’instant. Alors que les petites entreprises ont vu leur loyer suspendu, les locataires n’ont pour l’instant obtenu aucune aide nouvelle. Le gouvernement indique qu’en cas de difficultés ils peuvent appeler les ADIL ou saisir les FSL, deux réponses qui sont pourtant déjà insuffisantes en temps normal pour répondre aux difficultés des locataires.

Enfin, la crise économique va conduire à des licenciements, des fermetures d’entreprises. Les chiffres de l’OFCE sont là pour le dire, nous allons vers 460 000 chômeurs en plus. La crise sociale va être encore plus brutale qu’en 2008. D’autres franges de la population vont tomber dans la précarité : les intermittents, les personnes en période d’essai, les temps partiels… Le système social en France protège ceux qui sont déjà protégés. Tous les autres passeront entre les mailles du filet, si les mesures adéquates ne sont pas prises.

Propos reccueillis par Mounia Benaïli