France

Alors même qu’il n’y aura pas de débat à l’Assemblée Nationale pour la réforme du bac et du lycée, et que la plateforme « Parcoursup » n’a pas encore fini d’être débattue au Sénat, ni n’est retournée devant les députés, partout dans les lycées et dans les universités, on s’active pour mettre en place cette contre-réforme du service public d’éducation.

Manque de places à l’Université

Aujourd’hui, suite au baby-boom des années 2000, les effectifs explosent :

  • rentrée 2016 : 78 licences en tension (où il y a plus de candidat-e-s que de places).
  • rentrée 2017 : 169 licences en tension
  • rentrée 2018 : le gouvernement annonce la création de 22 000 places en L1 alors qu’on estime à 40 000, le nombre d’étudiants supplémentaires.

De même, on estime qu’entre 2015 et 2025, 300 000 étudiants supplémentaires arriveront dans le supérieur, ce qui nécessiterait de construire 1 université par an pendant 10 ans. C’est faisable puisqu’on l’a déjà fait : à partir de 1990, pour faire face au baby-boom des 70’, le « plan U-2000 » avait permis d’ouvrir 8 universités en 10 ans !
Aujourd’hui, le gouvernement annonce triomphalement un « plan étudiant » de 500 millions d’euros sur 5 ans alors que le « livre blanc sur l’enseignement et la recherche » commandité par le gouvernement Valls en Janvier 2017 ne préconisait pas moins d’un milliard d’euros par an pendant 10 ans

La pénurie de place est donc volontairement entretenue, en toute connaissance de cause.

Que propose la Loi Vidal ?

L’université continuera ainsi à ne pas pouvoir accueillir tous les étudiant-e-s. Une solution a précédemment été mise en place : le tirage au sort. Cela avait introduit une sélection arbitraire et aveugle.

Pour répondre à cette situation inacceptable, que fait le gouvernement ?
Il retire des garanties qui existaient :

  • « Tout candidat est libre de s’inscrire dans l’établissement de son choix »
  • « Les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations exclut toute sélection ».

Ce sont les deux dispositions de la loi actuelle que l’article 1er de la loi Vidal commence par supprimer !

Ce que la Ministre confirme au JDD, dans un entretien en date du 13 Janvier :
« les licences ne refuseront aucun candidat, jusqu’à ce que la capacité d’accueil soit remplie ».
L’inversion des normes est donc scellée par la Loi : avant, l’étudiant-e choisissait son université ; à présent, c’est l’université qui choisit (ou non) l’étudiant-e.

Une sélection personnalisée ?

Alors, on nous assure que cette sélection sera personnalisée et prendra en compte toute la diversité des personnalités des candidat-e-s grâce notamment à un CV, une lettre de motivation ainsi qu’une « fiche avenir ». Regardons déjà si cela est possible :
On évalue à entre 7 et 8 millions, le nombre de vœux déposés sur « Parcoursup ».
Si on considère qu’il ne faut pas moins de 10 minutes pour examiner convenablement un dossier, cela représente en tout 133 années de travail !!!
Dans un contexte où l’enseignement supérieur, qui a perdu 10 000 postes d’enseignants depuis 2010, est lui-même à la limite du burn-out, il sera donc impossible d’examiner correctement chaque candidature.

Ce que confirme, fin Janvier, un responsable de l’Université Paris XIII dans un entretien au Monde :
« Il va être impossible d’avoir un examen approfondi de chaque dossier ; les notes permettront d’en trier automatiquement une grande partie pour ensuite regarder finement un plus petit nombre de dossiers »
Donc pas d’étude personnalisée, comme le claironne le gouvernement, mais un algorithme personnalisé basé sur les notes, l’avis du conseil de classe et les filières d’origine. Certaines facs ne vont même pas publier leurs critères.
De plus, on demande parfois d’autres certifications, éventuellement payantes.

Exemple : le BAFA (coût : 1 000 €) pour pouvoir s’inscrire en STAPS ; des justificatifs d’activités extrascolaires (rarement gratuites), de voyages à l’étranger …
On imagine facilement le tri social entre ceux qui auront eu accès à tout ça et les autres (milieux modestes, ruraux, …).
C’est aussi la porte ouverte à toutes les certifications privées marchandes (niveau d’anglais certifié par Wall Street Institute, permis de conduire, …)
D’ores et déjà des cabinets privés proposent, en lieu et place des Conseillers d’Orientation-Psychologues de l’Education Nationale, en voie de disparition, des consultations de « coaching-orientation » facturées entre 90 et 420 €.

Une élimination certaine des bacs techno et pro

Selon ces critères, l’impossibilité totale d’accès à l’université pour les bac techno et pro est déjà certaine. Quelles solutions sont apportées ?
Le gouvernement annonce + 7 000 places sur 5 ans en BTS. Ce sont, dans le même temps, 14 000 élèves en plus qui sortiront de bac pro chaque année !
Autre annonce : la création d’une année L0 pour les bacs pro et techno. Mais par absence de moyen, on évalue à seulement 5 à 10% des nouveaux étudiant-e-s qui pourront avoir accès à cette remédiation.

La sélection à l’entrée de l’université

Aujourd’hui, la nouvelle forme de sélection permettra donc aux enfants des classes favorisées d’échapper à l’arbitrage aveugle du tirage au sort, en ciblant prioritairement la sélection à l’encontre les classes les plus défavorisées, pourtant déjà discriminées par le système éducatif. En effet, 57% des 25-35 ans n’ont pas de diplôme supérieur. Une majorité de la jeunesse n’y a donc pas accès, et c’est d’autant plus vrai quand on descend vers le bas de l’échelle sociale.
Seul 40% des enfants d’ouvriers obtiennent le bac contre 90% des enfants de cadres et de professions supérieures.

La justification communément admise de cette nouvelle forme de sélection, est celle du coût du « fort taux d’échec en 1ère année » et de « l’inadaptation de certains baccalauréats pour réussir à l’université ». Pourtant, personne ne trouve que 85% d’échec en 1ère année de médecine ne pose problème, ni n’en conclut que le Bac S est inadapté. Parce que cela ne concerne presque exclusivement que les enfants des milieux favorisés ; il n’y aurait donc pas lieu de s’en offusquer. Il serait naturel que tout leur soit dû.
Ainsi, l’argument comptable, puisqu’il n’est en fait qu’un prétexte, doit être réfuté. On doit lui opposer l’argument de la liberté individuelle.

En effet, à 18 ans, on donne bien aux jeunes le droit de vote, c’est à dire le droit de décider ce qui est bon pour tous, et on leur refuserait le droit de choisir leurs études, donc de décider ce qui est bon pour eux ?

De plus le droit à l’erreur va être reconnu par le gouvernement, pour les grandes entreprises qui se « trompent » dans leur déclaration fiscale ; mais il ne serait pas reconnu aux étudiant pour découvrir leurs goûts, pour affiner leur choix ?

Une liberté de choix entravée

Avec l’interdiction de s’inscrire dans une autre académie, pour une licence qui existe dans son académie d’origine, un-e étudiant-e du Val de Marne par exemple, n’ira pas à Tolbiac à 20 min par le RER C, mais devra se rendre à Villetaneuse à 1h de trajet.
Le 31 Mars, c’est à dire après la date limite de clôture d’inscription sur Parcoursup, les recteurs d’académies rendront publics les quotas d’étudiant-e-s venant d’autres académies qui seront acceptés dans la leur.
Toutes ces mesures créent de facto une assignation territoriale car les moins bons dossiers seront quand même prioritaires, simplement parce qu’ils sont de l’académie.
A cela s’ajoute que du 22 mai au 26 Juin, les lycéen-e-s recevront, au fur et à mesure, une réponse pour chacun de leurs vœux. Ensuite, si aucun vœu n’est accepté, du 26 juin au 20 août une commission d’accès à l’enseignement supérieur proposera des formations « les plus proches possibles » aux choix initiaux. Exemple : L1 « Info-Com » à la place de « Lettres ».
En cas de refus, c’est la radiation !

Si durant l’été, un-e candidat-e ne répond pas dans les 3 jours c’est la radiation !

Après le 21 août, il ne restera plus que 24h pour répondre avant d’être radié.

Marchandisation de l’enseignement

Que deviendront les refusés ?
La solution : l’enseignement supérieur privé.
C’est la tendance lourde des deux dernières décennies.
Ainsi, entre 1998 et 2016, l’évolution comparée est édifiante :

  • Enseignement supérieur privé : +87,9 %
  • Enseignement supérieur public : +13,9 %

La tendance va en s’accentuant, puisque rien qu’à la rentrée 2016, l’enseignement supérieur privé a augmenté 530% fois plus vite que l’enseignement supérieur public.
Quant aux frais d’inscription ils sont compris entre 3 800 et 14 900€/an (étude menée dans « la revue française de sciences sociales » en Décembre 2015 sur 46 enseignes privées lucratives). Mais qu’on se rassure, deux tiers d’entre elles proposent des prêts « à taux avantageux » à leurs clients !

Voilà donc le tableau que voudrait nous imposer le Macronisme ambiant. Parce que toute politique éducative est avant tout une décision politique, donc idéologique.
A l’heure où, aux Etats-Unis, la bulle financière des prêts étudiants atteint les mêmes proportions que celle des subprimes – dont l’éclatement en 2008 aura demandé aux Etats de financer une somme équivalente au total des dépenses de la Seconde Guerre mondiale pour sauver le système bancaire – ne serait-il pas urgent de résister à ces choix qui ne sont pas les nôtres et qui sont loin d’être majoritaires dans le pays ?

Bruno Isselin