Europe

Propos recueillis aux AmFIs à Toulouse, par Séverine Véziès.

SV : Bonjour Marco, pouvez-vous nous dire dans quel cadre vous êtes avec nous aujourd’hui à Toulouse ?

MM : Je milite à Potere al popolo et notamment dans la chambre travail qui est une espèce de groupe d’action qui agit dans les conflits entre les travailleurs et le capital. Nous nous sommes engagés à soutenir la lutte des ouvriers de Whirlpool à Naples. On a développé une connexion avec les ouvriers de Amiens grâce à l’espace des luttes de la France insoumise et au groupe de François Ruffin.

SV : Vous pouvez nous parler un peu plus de cette lutte ?

MM : Whirlpool est une multinationale étatsunienne qui produit des électroménagers. Elle arrive en Europe en 1989 et depuis elle achète des entreprises européennes. La stratégie est d’acheter des marques, des sections de marchés, des technologies productives pour délocaliser ensuite. A partir de 2012, elle a commencé à délocaliser la production de l’Europe de l’ouest vers l’Europe de l’Est ou vers la Chine. Elle a fermé deux sites productifs en Allemagne, un en Suède et deux sites en Italie après une restructuration en licenciant la moitié de la force de travail. Elle a vendu et restructuré le site d’Amiens en France.
Le 31 mai dernier, la multinationale a annoncé sa volonté de vendre le site productif de Naples après la signature d’un accord, 8 mois plutôt, entre le gouvernement, la direction et les syndicats. Le gouvernement s’était alors engagé à verser une aide publique de 250 000 euros et à des exemptions fiscales pour les 6 sites productifs italiens. Cet accord prévoyait la relocalisation d’une partie de la production faite à l’étranger et donc la promesse d’investissements à long terme. Whirlpool a commencé à prendre cet argent puis a déclaré le 31 mai, que le site de Naples n’était pas productif. Elle a fait la même chose qu’à Amiens. Pendant des années, elle a réduit la production, elle a imposé ce que l’on appelle en Italie des « contrats de solidarité », c’est-à-dire que les travailleurs acceptent de travailler moins, un salaire réduit et la perte de certains de leurs droit sociaux.
Depuis 2012, Whirlpool impose ce genre de contrat à Naples, Sienne et dans d’autres sites. A Sienne par exemple, les salariés touchent 600/700 euros par mois. A Naples c’est 900 euros. Les syndicats, en acceptant ce deal, ont montré une faiblesse stratégique, le manque d’une alternative à cette menace Whirlpool. Et cela nous amène aux limites des luttes syndicales qui s’inscrivent uniquement sur un terrain national. Le 31 mai, les ouvriers de Naples se sont mobilisés et nous sommes venus en soutien. C’est un drame pour les ouvriers, les familles et pour toute l’économie locale. En faisant une enquête, on a découvert les mouvements internationaux de Whirlpool et notamment la situation à Amiens. On a donc rencontré les salariés de Amiens et constaté que leur histoire était la même que celle des ouvriers de Naples : chantage, baisse de la production, des salaires, des avantages et puis la direction déclare que le site n’est pas productif pour justifier la délocalisation.
La stratégie de Whirlpool a été de vendre le site de Amiens à un repreneur avec la promesse d’un investissement conjoint avec l’Etat pour aider le repreneur à développer un nouveau plan industriel pour reconvertir la production. Mais cela n’a fonctionné. Dans un premier temps, le repreneur n’a employé qu’une partie des salariés, il a touché les aides, pour ensuite déclarer faillite un an plus tard.

SV : Qui sont les responsables de ces situations ?

La responsabilité d’une multinationale qui jusqu’au jour qui précède la déclaration de vente, a toujours encaissé les aides publiques, a toujours dit aux ouvriers de ne pas s’inquiéter, d’accepter les conditions pour assurer l’avenir du site. Il y a aussi une responsabilité des gouvernements italiens et du gouvernement de M. Macron, qui agissent dans un cadre libéral. Les politiques italienne et française proposent des financements publics, des exemptions pour réduire ces crises mais sans obliger ces multinationales à rester dans le pays, à développer la production. Il n’y a pas de volonté politique de sanctionner. On considère toujours que les entreprises sont les seuls acteurs économiques. Dans ce modèle capitaliste, on considère que la liberté d’investissement et de mouvement du capital sont les seules conditions pour créer de la croissance. L’Etat doit être mis face à ses responsabilités. Il faut lui restituer un rôle de contrôle de ces multinationales, des mouvements de capitaux et un rôle de sanctions. Dans le cas de Naples, on doit même réquisitionner l’outil de production.
L’enquête faite à Amiens et les rencontres avec les salariés ont permis aux ouvriers de refuser la stratégie de Whirlpool. La connexion entre les deux luttes a permis de sortir d’un isolement. Cela a permis de renforcer cette lutte et cette résistance.

SV : Philippe Juraver, quelle aide et quel soutien l’espace des luttes de la France insoumise a pu apporter à ce mouvement ?

PJ : L’internationalisme existe déjà depuis longtemps. « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous », ce n’est pas qu’un mythe. Et on a su à travers des expériences passées de l’espace des luttes et par le hasard des rencontres, démontrer qu’il était possible de passer une information d’un pays à un autre et que cela serve une cause bien plus large que celle qu’on soutenait au départ, c’est-à-dire la défense d’un acquis local, régional ou national. Whirlpool est un très bel exemple. Cette mobilisation transnationale permet de dénoncer quelque chose de telle manière que cela puisse profiter à des citoyens qu’ils soient français ou italiens. Notre ami député François Ruffin qui connait très bien le dossier de Amiens a eu un énorme plaisir à expliquer comment les choses se sont déroulées à Amiens.
Cette information a pu être diffusée au parlement français mais aussi dorénavant au parlement européen. En effet, en fonction de ce qu’il se passera à Naples, on pourra aller à Bruxelles, avec Anne-Sophie Pelletier, députée européenne et co-animatrice de l’espace des luttes avec moi, et organiser un meeting à ciel ouvert devant le Parlement européen. Et quand on parlera de Whirlpool on a la certitude de recevoir de nombreux témoignages similaires de plusieurs pays. Les citoyens se rendront compte de ce qu’il se passe et qu’il faut arrêter de nous prendre des cons. A partir du moment où les Etats se mettent à la botte de la finance et financent pas des crédits d’impôts la dérégulation du travail, détruisant des emplois pour plus de profitabilité… tout ça va créer cette conscience collective, au-delà de la France. Quand on parle de révolution par les urnes, on espère que ce sera aussi par la rue. Pas simplement en France ou en Italie, mais de partout. Ceux qui vont initier ce mouvement, ce sont les McDo qui dès le 12 novembre, vont lancer une journée de grève en même temps aux USA, en France et en Angleterre. Nous serons les témoins privilégiés de ces évènements et on essaiera de le mettre en œuvre sur d’autres luttes. Et c’est là que l’espace des luttes va se rendre aussi utile et va prendre une dimension internationale.

SV : On se rappelle que ce n’est pas la première fois que la France insoumise et Potere al popolo travaillent ensemble puisque Jean-Luc Mélenchon s’est déjà rendu à Naples. Vous mettez en place des structures de solidarité, c’est-à-dire que vous palliez aux manquements du gouvernement italien, avec par exemple la mise en place d’un dispensaire. Vous pouvez nous en parler ?

MM : Il y a 4 ans, on a occupé un hôpital psychiatrique où on a commencé à organiser des activités sociales de soutien à la population. On a un ambulatoire médical gratuit avec des médecins volontaires. On a la chambre du travail où les travailleurs, notamment les précaires, peuvent se rendre et témoigner des violences, des licenciements qu’ils subissent. On essaie avec des avocats d’organiser la défense de ces travailleurs. On a une équipe d’avocats et de militants qui travaillent avec les migrants pour les aider à obtenir un titre de séjour. Et on a aussi un théâtre populaire et d’autres choses similaires.
On appelle ça le « mutualisme conflictuel ». C’est-à-dire qu’on on ne se limite pas à créer du « welfare auto-organisé populaire ». On crée, certes des institutions populaires autonomes, mais elles sont aussi des institutions de contre-pouvoir. En rassemblant plusieurs causes communes, plusieurs individus, plusieurs groupes sociaux, on arrive à créer des luttes qui revendiquent des objectifs concrets. Depuis la création de Potere al popolo, on a ouvert 26 maisons du peuple dans toute l’Italie. Nous souhaitons nous enraciner dans la population pour créer des espaces de participation directe, de démocratie, qui dans l’avenir doivent devenir aussi des espaces d’élaboration programmatique pour un programme citoyen.
Quand on a échangé avec Gabriel Amard et Jean-Luc Mélenchon, on a vu qu’il y avait des similitudes très fortes avec la France insoumise pour ce qui est de la valeur de la participation citoyenne, de la création d’un pouvoir législatif citoyen et d’un contre-pouvoir par le bas.

SV : Votre camarade Salvatore Prinzi, spécialisé dans le combat de l’eau, est venu lors de la campagne des Election européennes à Lyon à une journée sur l’eau que la France insoumise avait organisée. Cela révèle aussi que les mouvements et les partis, qui s’opposent aux politiques libérales, souhaitent converger, travailler ensemble pour porter véritablement un mouvement.

PJ : Une phrase que l’on répète inlassablement à ces amFis, c’est la fédération populaire. C’est développer toutes ces initiatives citoyennes et en faire des exemples. Voir ces différentes initiatives naitre dans un contexte politique très difficile, nous prouve que oui cela peut émerger ! Cela révèle le courage de ces citoyens et la possibilité de cette émancipation populaire.

SV : Et que ce combat ne doit pas se situer seulement au niveau local ou national mais au niveau européen, international pour se donner de la force ?

MM : Oui tout à fait ! Nous restons disponibles pour continuer ces échanges stratégiques, ces rencontres, créer un réseau qui puisse lutter pour imposer un projet d’avenir. Un projet d’avenir différent que celui que les gouvernements et les pouvoirs économiques nous imposent.

Retrouvez cette interview de la rédaction du JI sur la chaîne youtube de Canal fi en suivant ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=ECaaCXZiVY4

Séverine Véziès