L' entretien

Mathilde Larrere, historienne des révolutions, chroniqueuse à Arrêt sur images et médiapart.
A lire l'ouvrage collectif qu'elle a dirigé "Révolutions !" qui est paru en Poche.

Thiphaine Ducharne : Bonjour Mathilde Larrère, en tant qu'historienne des révolutions et de la citoyenneté, le terme "révolution citoyenne" doit vous inspirer quelques remarques...

Mathilde Larrere : Effectivement ! C'est un terme qui se veut moteur, fédérateur d'une ambition. Pour un mouvement qui cherche à "fédérer le peuple" comme la france insoumise, ça s'entend. Mais d'un point de vue historique, il y a des failles à regarder avec attention.

D'abord, le terme est redondant : la révolution est le moment où en se rebellant contre un pouvoir oppresseur, les individus passent du statut de sujet à celui de citoyen. Donc la révolution est citoyenne par essence.

Mais si je cherche à comprendre pourquoi on accole "citoyenne" à "révolution", c'est sans doute en réaction au double problème conjugué de la 5ème république et du capitalisme, qui se passe volontiers de l'implication populaire. Cela résonne comme un appel aux citoyens à refaire de la politique, et à prendre le pouvoir.

Néanmoins, on entend aussi une volonté de faire la révolution "par les urnes", et là encore, l'historienne que je suis ne peut s'empêcher d'émettre un signal d'alarme : La révolution est un processus qui commence dans l'illégalité, et par une forme de violence, puisqu'il renverse un système. "Par les urnes", c'est un processus légal. Dans l'histoire, on a vu peu de révolutions par les urnes, ou légales. Par exemple, la création de la sécurité sociale est une révolution, puisque c'est un régime de redistribution géré par les salariés. Elle est créée légalement certes, mais sa réussite est arrachée avec la CGT qui organise sa mise en oeuvre concrètement partout en France, suite à la seconde guerre mondiale avec un PCF très puissant. Le rapport de force assure donc la possibilité de passer par la voie légale.

TD : Le fait que ce terme "révolution" soit repris par Emmanuel Macron vous fait réagir comment ?

ML : Il y a à mon avis, un vrai risque pour la gauche, le peuple, à affadir la puissance et la violence de la Révolution. Simplifier le processus ne profite qu'aux puissants. Macron a tout intérêt à détourner la mémoire de la révolution. Dès qu'elle ne fait plus peur, il a les mains beaucoup plus libres.

D'ailleurs on voit souvent des gouvernements de droite faire des réformes "soupape" pour calmer les ardeurs révolutionnaires. C'est également le danger du réformisme de gauche. On l'a constaté avec les gouvernements socialistes qui en améliorant le sort du peuple bloquent la possibilité de renverser le système. Je ne suis pas en train de dire que les progrès sociaux sont contre-révolutionnaires, juste qu'en tant que partisans d'un renversement de régime, il faut toujours être vigilants à savoir dans quel registre on cherche à agir, ne pas se tromper de processus.

TD : Catalogne, Brésil, Vénézuéla... Aujourd'hui, on ne sait pas toujours quelle partie du peuple est dans la rue, dans de nombreux mouvements, et au service de quel type de changement, l'ambiguité, la complexité semble de plus en plus fortes, comment s'y retrouver ?

ML : On le saura après ! Cela n'interdit pas d'oberver attentivement et d'analyser les rapports de force. Mais il est vrai que pour les révolutions passées, sur le coup c'était la confusion, personne ne s'y retrouvait et personne ne savait comment cela allait finir. C'est la distance historique qui permet de comprendre ce qui était à l'oeuvre.

TD : Quel est l'ingrédient révolutionnaire qui vous semble prédominer aujourd'hui, sur lequel on peut s'appuyer ?

ML : Je trouve que les formes de démocratie directe qui s'expérimentent régulièrement sont très proches de ce qu'on a pu voir pendant la commune de Paris. Comme la défiance vis à vis des partis est massive, on voit aussi que les méthodes d'auto-organisation se diffusent plus facilement.

Nuit Debout était un mouvement qui remettait en cause la centralité de l'État, qui affirmait être contre la loi travail "et son monde"... On y a trouvé ces ingrédients pré-révolutionnaires, et cette volonté de coopération est plutôt bon signe.