L' entretien

Propos recueillis par Gabriel Amard, interview publiée dans le JI n°12, 22 août 2019

Bonjour Mathilde, depuis que vous êtes montée solennellement à la tribune de l'Assemblée Nationale pour demander que soit voté l'Urgence Climatique que s'est-il passé ? Y a-t-il eu une prise de conscience sur quelques bancs ?
Factuellement on a gagné puisque l’État d'urgence climatique a été déclaré dans le projet de loi Energie-climat. Mais le problème c'est que nous avons un gouvernement qui pratique « l’inaction verbeuse » comme le disent les fonctionnaires du ministère de la transition écologique. Ces agents de l’État ont, du reste, créé un Comité de défense écologique parce que depuis 2013 ce ministère et es agences ont perdu 13 250 emplois, c'est juste énorme. Le pays n'a pas les moyens de mettre en place une politique écologique même s'il y avait une volonté politique soudaine. Les fonctionnaires du ministère révèlent cette situation et ils ont tout notre soutien. La France n'a plus l'expertise publique du fait de coupes budgétaires et quand on a des canicules, Météo France perdant chaque année des effectifs dans des proportions supérieures à toute autre agence, nous manquons de prévisionnistes. Pareil pour le Cerema (Centre d'étude et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), qui assure une expertise sur les ponts, les routes et la biodiversité. Il se fait « saigner » alors qu'il a une expertise précieuse, indispensable pour l’État et les collectivités. Si cette expertise disparaît ce sont les bureaux d'études privés qui dicteront à la puissance publique des projets inutiles et destructeurs pour les écosystèmes à des fins particulières.

Nous sommes en pleine schizophrénie ?
Oui le Gouvernement fait du bruit mais assèche les moyens d’agir.
Ensuite le non remplacement d'un fonctionnaire sur 2 ou le gel du point d’indice fait très mal parce que cela crée une difficulté non seulement pour avoir des effectifs suffisants mais aussi pour développer des compétences. Prenons le nucléaire, quand on rencontre IRSN, l'institut sur la radioprotection, il vous explique que dans 20% des recrutements le candidat ou la candidate finit par ne pas venir parce que le niveau de rémunération est trop bas. Progressivement on a une perte de compétence du public au profit du privé.
Le gouvernement est fort pour faire des discours mais dans les actes c'est l'impuissance qui est organisée.
Avec le CETA le gouvernement et la Commission Européenne optent pour des accords qui vont augmenter les Gaz à Effets de Serre par le fait que cela amplifie le « grand déménagement » entre les continents alors qu'il y a urgence à produire et consommer localement pour espérer éviter la catastrophe écologique.
Prenons un exemple frappant, les échanges en cours entre l'Union Européenne, l'Australie et la Nouvelle Zélande. La négociation porte sur le fait que nous amènerions des voitures là-bas comme s'ils n'étaient pas capables de construire des voitures, et eux nous enverraient du lait alors que l’Europe est en surproduction laitière et que les producteurs de lait en France n'arrivent pas à vivre correctement de leur travail. Cela illustre bien l'absurdité du monde dans lequel on vit.

Mais alors quand les députés LREM votent le Plan énergie Climat personne ne pointe de contradiction ?
Voilà une loi qui est votée pour faire semblant de faire quelque chose. Derrière il n'y a rien pour mettre fin aux financements de l'extraction des énergies fossiles. La France donne 11 milliards au financement des énergies fossiles alors qu'on sait que pour avoir une chance de ne pas avoir un emballement en termes de température il faut les laisser sous terre. D'autre parton ne parle pas du libre-échange dans ce Plan. Le Canada avec le CETA souhaite nous envoyer du Gaz de schiste, alors que nous les Français nous avons dit non à l'exploitation de cette énergie sur notre sol. Et comble de l'histoire la majorité LREM vote son plan Climat-Énergie et le soir même tombe un Tweet de monsieur Junker alors président de la Commission Européenne qui annonce que les négociations entre l'UE et le MERCOSUR viennent d'aboutir.
Ils veulent faire du libre-échange avec les pays d'Amérique du Sud, comme le Brésil qui est en train de détruire la forêt amazonienne qu'on appelle le poumon de la Planète. En Argentine on retrouve l'expérience à ciel ouvert de MONSANTO-BAYER . Là on compte 40 millions d'Argentins et ils déversent 400 millions de litres de pesticides par an. Ils déforestent là encore pour semer du Soja aux OGM qu'ils exportent vers la Chine et l'Europe pour nourrir le bétail ; Une folie au plan sanitaire et écologique.
Enfin, ces traités de libres échanges instaurent des tribunaux privés d'arbitrage pour attaquer les décisions souveraines des États.

Alors si un jour on obtient l'interdiction du Glyphosate en France ?
Et bien ces tribunaux viendront sanctionner la France et revendiquer des dommages et intérêts au nom des manques à gagner de BAYER ou de telle ou telle multinationale. Autant dire qu'il nous faudra, pour commencer, retirer la signature de la France de ces accords anti-écologiques.
Et prenons encore d'autres exemples de leurs contradictions.
Récemment la suppression du train entre Perpignan et Rungis va engendrer 25 000 camions supplémentaires sur des routes déjà vieillissantes et induire des pollutions supplémentaires. Le Gouvernement et la majorité LREM nous enfument... Et donc quand je monte à la tribune de l'Assemblée nationale la réalité c'est qu'on leur parle une autre langue. Nous dérangeons et les associations aussi. Les associations et les bénévoles subissent un acharnement politico-judiciaire sans précédent quand ils osent prouver concrètement qu'une autre vie est possible. C'est le cas à Bure avec les citoyens qui résistent à l'enfouissement des déchets nucléaires et qui sont jugés sans être présents, interdits de territoire alors qu'ils revendiquent seulement que leurs vies ne soient pas des poubelles nucléaires.
Voilà la triste réalité de la politique du Gouvernement. Pourtant l’urgence écologique ouvre un autre horizon pour le futur, une société plus solidaire, démocratique et avec bien plus de sens !