L' entretien

Propos recueillis par Séverine Véziès et Claire Arnoux

Ancien administrateur de fonds à Jersey et ex-espion pour la DGSE, Maxime publie un livre où il dénonce les pratiques offshores des multinationales pour échapper au fisc et l’inaction des autorités françaises. Lanceur d’alerte, il met dorénavant son expérience au service de salariés, syndicats et ONGs.

Maxime, pouvez-vous nous dire comment on passe d’administrateur de fonds à espion de la DGSE puis lanceur d’alerte ?

C’est un concours de circonstance, un peu du hasard. Je suis entré dans la finance par la petite porte, je n’ai pas de formation en économie à la base. Je suis parti en Angleterre pour apprendre le droit et puis de fil en aiguille, de rencontre en rencontre, j’ai fini dans un offshore center, c’est-à-dire un paradis fiscal. Pour moi à l’origine, c’était un endroit secret. C’était en 2007, on connaissait encore très peu ces lieux. Il n’y avait pas encore eu beaucoup d’ouvrage sur le sujet, ni la crise des subprimes. J’avais 2 motivations principales pour saisir cette opportunité : aller voir ce monde de secrets et intuitivement je me disais qu’il y avait quelque chose derrière.

Dès mon arrivée à Jersey, dans un très gros cabinet d’avocat, j’ai très vite réfléchi à ce que je pouvais faire pour aider à lutter contre ce système… Au niveau de l’État, quel service, quel ministère je pouvais saisir pour envoyer les informations auxquelles j’avais accès. Mon parcours personnel et mon éducation peuvent expliquer cette démarche. Mon père a été longtemps maoïste et membre d’un parti interdit par Pompidou. Une fois que j’ai été dedans et que j’ai infiltré le lieu, je me suis demandé comment envoyer des informations. J’ai pensé aux services secrets et je les ai contactés très rapidement. J’ai collaboré pendant 5 ans avec eux. Je raconte tout ça dans le livre. C’est un récit très personnel. Je donne aussi des détails très techniques, avec des noms, des politiques…

Qu’est-ce qui fait que ça s’est arrêté ?

C’est moi qui ait décidé d’arrêter. Ça se passait très bien au travail, j’étais même passé de Jersey au Luxembourg. La DGSE était très satisfaite aussi du travail qu’on réalisait ensemble depuis 2007. La relation s’est densifiée et on me donnait de plus en plus de choses intéressantes à rechercher et à traiter. Par contre, je me rendais compte que les informations que je récoltais ne servaient pas comme je le souhaitais et allaient vers les multinationales et les milliardaires français. L’espionnage que je pratiquais ne correspondait pas à la cause, à la lutte, peut être idéaliste que j’avais. Et je me suis dit que je ne pouvais pas continuer de vivre comme ça. Cela ne me correspondait absolument pas. Alors que j’étais au Luxembourg, en 2012, j’ai décidé d’arrêter, je me suis installé dans les Vosges. A partir de là, j’ai décidé de mettre mon expertise, c’est-à-dire trouver des informations que cachent les multinationales et les milliardaires, au profit des salariés, syndicats et ONGs plus tard.

Mais comment avoir accès maintenant à ces informations alors que concrètement vous n’êtes plus dans le système ?

On trouve beaucoup de choses en open data sur internet. La question est de savoir quoi trouver et où trouver. Cela fait maintenant 13 ans que je suis dedans et que c’est devenu une passion de trouver des informations. J’ai été formé également par la DGSE. Je sais donc quels types de documents trouvés quand je suis sur une investigation. Je trouve beaucoup d’éléments de dossier internet, y compris des documents top secret qui sont souvent mal indexés. On y trouve aussi toutes les bases de données du Luxembourg, idem dans tous les pays anglo-saxons. Par contre pour Jersey, les îles Caïman, on trouve très peu de choses, mais il est toujours possible de recouper des infos en ouvrant différentes portes.

Ma spécialité est de retrouver et recouper différents documents et retracer l’intégralité du schéma financier et des flux financiers avec les contrats et les sociétés. Et de savoir qui sont les bénéficiaires. Et une fois ces informations réunies, on peut très vite voir quelles sont les types de fraudes. En général je donne ces investigations à des syndicats et/ou à leurs avocats. Et ensuite, ils assignent souvent au TGI pour des demandes de dommages et intérêts mais ça peut aussi être au pénal. Dernièrement avec mon frère, on a lancé l’association "lanceuralerte.org" on attaque directement les milliardaires et les multinationales. On a gagné contre Lactalis et la famille Besnier. On a monté, il y a peu, une action contre Bigard avec l’ONG L214 ou Lactalis avec la Confédération Paysanne.

J’ai fait un rapport qui a été envoyé au parquet national financier, qui a ensuite ordonné à la direction nationale des enquêtes financières une perquisition le 28 juillet dernier dans les locaux de chez Lactalis.

En parallèle de ces enquêtes qui servent au niveau judiciaire, on met la pression médiatique, notamment avec l’aide de Le Média. On compte bientôt sortir une enquête qui s’attaque à la famille Arnault, deuxième fortune du monde. Pour non publication de comptes. Egalement Arnaud Lagardère…

Qu’est-ce qui était choquant pour vous dans ce monde de la finance ? Qu’y avez-vous découvert ?

Tout était choquant. Les fonds, les grandes assurances et banques françaises truandent. Elles ne font pas que de l’évasion fiscale. Ce n’est qu’une partie du business. Ils font plein d’autres choses : délits d’initiés, investissement interdits, manœuvres pour ne pas avoir à payer la participation des salariés, créer des monopoles interdits en fractionnant des actionnariats offshores, organiser des liquidations frauduleuses (ils ferment des boîtes en France qui sont profitables en faisant croire qu’elles ne le sont pas, et en les envoyant ensuite en Chine). Par exemple Samsonite à Hénin-Beaumont.

Les banques françaises truandent sur plein de choses en permanence, y compris sur les fonds propres qu’elles sont censées avoir et qu’elles n’ont pas. Elles ne protègent donc pas nos dépôts. J’ai aussi vu que les politiques et les hauts fonctionnaires passent par les paradis fiscaux. Cela m’a fait me poser beaucoup de questions, sur leur probité. Il y un mélange des genres et l’envers du décor est bien au-delà de ce que l’on imagine ou que l’on peut voir dans les films d’espionnage. La réalité est plus folle que certains types de complotismes. L’affaire est assez simple : avoir le plus d’argent possible, le plus rapidement possible. Ces gens se mettent en relation entre eux, quel que soit leur tendance ou leur croyance.

Quelles attentes aviez-vous de votre collaboration avec la DGSE ?

J’avais 28 ans à l’époque. Je pensais que ça allait être utilisé pour aider des entreprises. Quand on voit comment on s'est fait volé le site d'Alstom à Belfort par les américains via la CIA et la NSA, on se rend compte que l’Etat n’a pas fait son travail, les services n’ont pas faire leur travail, tout comme la grande majorité des politiques.

Donc votre passage du côté des syndicats, des ONGs et des salariés est donc le résultat du constat de l’inefficacité et de l’absence de volonté de l’État ?

Exactement.
J’ai donc décidé de créer mon réseau à travers les syndicats, des économistes, des investigateurs en économie, des ONGs, des spécialistes de l’environnement. Je travaille aussi beaucoup avec Ugo Bernalicis ou Fabien Roussel. Le but est de créer un réseau d’informations de citoyens pour palier la non action de l’Etat.

Quelle différence y a-t-il entre optimisation et évasion fiscale ?

L’optimisation fiscale peut être faite en France. Elle est légale. Après est-ce que c’est éthique ? De mon point de vue, non. On peut par exemple juste faire de l’optimisation fiscale par le choix d’un type de statut de société qui vous permet de payer moins d’impôt. Là tu utilises les lois françaises. Par contre l’évasion fiscale, c’est de prendre le cash et de le faire partir en Suisse, au Luxembourg et on ne sait où ça va. Cet argent n’est pas taxé en France. Tu crées des inégalités, tu détruis le tissu social. La richesse est produite par la communauté, jamais par un type tout seul. Et pourtant ce ne sont que quelques-uns qui se l’approprient croyant être les seuls à la produire.

Quel objectif à la publication de votre livre ?

Mon but, qui est atteint, était de m’ouvrir des portes pour systématiser mon action et rencontrer un maximum de personnes relais. Je ne suis pas justicier, mais je veux faire en sorte que le public soit au courant, formé et demande des comptes aux plus riches.

C’est une reprise en main citoyenne en quelque sorte ?

Oui tout à fait. Il s’agit de demander des comptes à l’Etat, aux multinationales et aux milliardaires. Je suis extrêmement positif, je vois un réel mouvement émerger. Je vois de plus en plus de contacts et partenariats informels qui se créent et ce, très très vite.

Pour reprendre le titre de ton titre, l’argent, il est où ?

Et l’argent il est où ? Entre les mains de certains politiques, des milliardaires, et des multinationales, très clairement. La question est de savoir quand et comment aller le chercher. Pour moi, c’est avec la justice. Et avec les politiques, avec des choix politiques courageux.

Dernière question, vous êtes engagé dans une voie qui potentiellement peut déranger certains intérêts puissants. Vous sentez-vous en danger ? Juridiquement ou même physiquement ?

Je ne me sens pas en danger. Je suis vigilant c'est tout. J'ai beaucoup de soutiens de la part d'associations, ONGs, journalistes, personnalités, c'est sans doute la meilleure des protections.

Quelque chose à rajouter ?

Je travaille avec Ugo Bernalicis sur un projet contre l’évasion fiscale et les fraudes. Je ne peux pas en dire plus pour le moment.