L' entretien

Par Marc Paulin, insoumis bisontin, infirmier et syndicaliste au CHU de Besançon.

En janvier 2017, vous interpelliez la Ministre de la santé de l’époque, Marisol Touraine, en tant qu’interne de l’APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris) dans une vidéo qui a fait le buzz avec plus de 11 millions de vues. Que s’est-il passé pour vous depuis ?
J’ai évidemment continué à militer activement sur les questions de Santé. Ma page facebook est devenue un véritable lieu d’information et d’échanges, sur laquelle des dizaines de milliers de soignants de tous métiers et d’usagers, viennent partager leurs expériences, leurs sentiments sur les soins. C’est gigantesque. Pour moi, c’est un vrai thermomètre de l’état des professions de soin dans le pays.
Parallèlement, j’ai été approchée pour écrire un livre et j’ai accepté car il me semblait important de raconter la réalité et d’aller plus loin que le « buzz vidéo ». Donner les outils pour faire le pont entre les choix politiques et les conséquences sur le terrain.
J’ai donc choisi d’y raconter la réalité du quotidien des études de médecine, de l’hôpital, des émotions qui peuvent traverser certains d’entre nous dans un livre publié en octobre 2018, “La révolte d’une interne - Santé, Hôpital : Etat d’Urgence“ aux éditions du “Cherche Midi“.
Plus récemment, j’ai bien sûr soutenu publiquement le mouvement des Gilets Jaunes et suis allée manifester les samedis dès que je le pouvais. Ce mouvement touche pour moi à l’essence même du sens de la vie : le droit au bonheur pour tous. Professionnellement, je suis désormais Médecin remplaçante dans une structure associative de permanence de soins à domicile. Je fais toujours quelques vacations aux urgences.
Nous avons également monté avec d’autres professionnels de santé un collectif nommé “Nos vies d’abord“ qui a comme objectif principal, de faire converger toutes les luttes dans le domaine de la Santé et d’y associer les citoyens.
Nous avons déjà récolté plus de 115 000 signatures et nous continuons à appeler à signer cette pétition : https://www.change.org/p/soins-dignité-nos-vies-d-abord
Nous ferons le point à la rentrée de Septembre pour envisager la suite …

Vous avez donc changé de statut, à la fois professionnel et médiatique, est ce que cela a modifié votre regard sur le monde de la Santé ?
Il est indéniable que depuis cette propulsion dans l’espace médiatique, je bénéficie d’une visibilité importante. Il est donc primordial pour moi d’en être digne et d’honorer la confiance que des milliers de gens ont mis en moi. La détermination, se battre pour ce que l’on croit juste, tout en restant humble, honnête et loyal, c’est comme cela que l’on reste fiable.
De toute façon, il n’a jamais été question de lâcher car il n’est pas supportable de travailler dans ces conditions. La lutte finalement c’est un peu un anxiolytique.
Professionnellement, le fait de travailler en Urgence à domicile me permet d’avoir un regard à la fois sur l’amont et sur l’aval des Urgences et des structures de soins dans leur ensemble. Je vois toute la difficulté de la Médecine de ville, d’assurer une mission de premier secours, notamment la nuit ; les difficultés des EHPAD qui doivent sans cesse faire recours à des médecins d’urgence comme nous, faute de médecin sur place et souvent sans même une infirmière ; le casse tête des transferts de patients vers une unité hospitalière par manque de lits ; les patients sortis trop tôt de chirurgie en panique au domicile …
Cela enrichi mon analyse et mon expérience pour mieux dénoncer, en étant précis, les failles de notre système.

Depuis plusieurs semaines, les services des urgences se mobilisent. Ce sont plus de 150 services en grève en France actuellement. Quelle est votre analyse sur cette mobilisation ?
On est passé de la résignation et la désespérance vers une détermination plus forte que tout : ne plus accepter l’intolérable .
Le collectif national “inter-urgences“ a permis une prise de conscience collective et a réussi le pari de s’étendre sur tout le territoire malgré les difficultés.
Ce collectif est très intéressant de par son ampleur, sa durée, son dynamisme et sa capacité de fédérer avec des modes d’action nouveau, rappelant le mouvement des Gilets Jaunes, en cela qu’ils sont relativement indépendants des corps intermédiaires.
Je suis impressionnée par l’imagination et la détermination de ces souvent très jeunes soignants. Le 3 juillet, une dizaine d’entre eux ont mis la pression sur Mme Buzyn et se faisant une injection de 5 unités d’insuline (potentiellement mortelle à forte dose) toutes les 5 minutes devant le ministère de la Santé afin de la forcer à répondre à leur revendications sous la menace du suicide collectif.
À la septième injection, on leur a envoyé les CRS pour enlever les stylos. Ils ont été pris en charge par les pompiers et le SAMU.
C’est incroyable.
Les revendications reposent pourtant sur le beaba : Arrêt des fermetures de lits, embauche de personnels suffisants pour répondre à leur mission de soin et revalorisation salariale.
Cela démontre, une fois de plus, le mépris que ces gens nous portent. Le progressisme dont ils se targuent, n’est qu’opération de communication. Le vernis se craque et ils montrent à présent leur vrai visage : Celui de technocrates qui défendent les intérêts de leur classe au prix de vies humaines.

Il y a quelques mois, c’était les personnels des EHPAD qui étaient en colère, puis les agents du secteur de la Psychiatrie, aujourd’hui, les Urgences, l'austérité des hôpitaux continue, le plan Santé 2022 prévoit de nouvelles fermetures, des regroupements, les mutuelles coutent toujours plus chères, ...
Est ce que notre système de Santé, basé sur la Solidarité, chacun “donnant selon ses moyens et recevant selon ses besoins“, vous semble en danger ?

Oui, très clairement, notre système de santé Solidaire vertueux est en danger, et de manière très concrète ; la privatisation est rampante, face aux déserts médicaux, à la déréliction de l’hôpital public, le marché privé s’est faufilé dans la brèche et compte bien en profiter : les mutuelles offrent de la télémédecine 24/24 à des prix exorbitants, des services de conciergerie dans l’hôpital offrent repas, lingerie et soins divers contre « forfaits » , les EHPAD privés sont une mine d’or pour les actionnaires, etc
Notre système de soins basé sur les principes fondateurs de la Sécurité Sociale est donc en grand danger. Plus que jamais, nous devons nous battre pour en préserver sa philosophie initiale, un modèle égalitaire, gratuit et performant.

Est-ce que les cartes ne sont pas jouées d’avance ? Notre système peut-il changer ?
Le temps est long mais la lutte paie toujours.
Cela ne peut pas perdurer en l’état. L’appel aux retraités des professions de soins, aux réservistes de l’armée, la police allant chercher des infirmiers chez eux en pleine nuit pour assurer le service du lendemain par manque de personnel… Cela n’est pas possible sur le long terme. Le système est à bout de souffle. La question n’est pas “peut-il changer“, la question est “comment va t’on le changer“ ?
Et nous n’avons pas l’intention de laisser les technocrates répondre à notre place.
C’est sur ce constat que le collectif “Nos vies d’abord“ appelle, via sa tribune, à unir nos forces pour en finir avec l’esprit comptable qui régit le fonctionnement de nos Hôpitaux, car il nous tue !
Je ne crois qu’en la lutte et le rapport de force pour faire changer les choses. Je n’ai pas de boule de cristal mais je garde plus que jamais, espoir en un changement.

Vous êtes donc très investie dans la défense du service public de la Santé. Y a t’il d’autres causes qui vous inspirent ?
Je suis de tous les combats progressistes. Je ne peux pas, bien sûr, apporter ma pierre à l’édifice partout. C’est la raison pour laquelle je privilégie la lutte dans mon domaine d’expertise : le soin.
Au fond, les combats progressistes ne sont pas séparables les uns des autres car ils sont tous un maillon de la chaîne de l’émancipation et de notre volonté de vivre dans une société égalitaire, solidaire et fraternelle. Combattre dans un des champs du progrès, c’est donc combattre pour le progrès avec un grand P.
Lorsque j’échange avec Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie, Gael Quirante, Bruno Gaccio, Yvan le Bolloch’, Thomas Porcher et d’autres, chacun très investi sur des luttes particulières, je n’ai pas l’impression de parler “d’autres luttes“, on se rend compte que l’on est tous partie de cette immense famille du progrès humain.