L' entretien

Nous avons rencontré Manon Aubry, ancienne porte-parole de l’ONG Oxfam et tête de liste de la France insoumise aux élections européennes.

Pourriez-vous raconter vos engagements ?
J’ai commencé à m’engager dans les mouvements lycéens contre la loi Fillon puis contre le CPE, dans le Var. Une fois étudiante, je me suis engagée à l’UNEF. Ensuite, j’ai pu faire de mon engagement mon métier. D’abord dans le secteur humanitaire, puis dans les Droits de l’Homme dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Je voulais m’attaquer aux causes profonde des inégalités dont est victime une partie de ces pays. Tout cela m’a amenée à mon dernier poste à Oxfam. Mon objectif était triple: documenter les inégalités et les pratiques d’évasion fiscale ; alerter les médias et le grand public; faire en sorte que ces pratiques cessent et que la lutte contre les inégalités devienne une priorité.

Les inégalités sont-elle la grande question de notre temps ?
Avec la lutte contre le changement climatique, c’est la grande question de notre temps. Les deux sont liées parce que les plus riches sont ceux qui polluent le plus dans le monde. Lutter contre les inégalités, c’est aussi lutter contre le changement climatique. Depuis longtemps, les dirigeants politiques pensent qu’il faut d’abord élargir la taille du gâteau avant de le diviser. Cela a créé des sociétés inégalitaires partout dans le monde. D’abord en faisant de moins en moins de l’impôt un outil de redistribution des richesses. Ensuite, en investissant de moins en moins dans les services publics, filets de sécurité essentiels. La conséquence est que des richesses sont accaparées par une toute petite minorité.

Pourquoi la justice fiscale, mot d’ordre des Gilets jaunes, revient-elle si souvent bien que très technique ?
Elle est très technique mais très réelle dans la vie des gens qui perçoivent bien que l’impôt est plus inégalitaire. S’il y a un tel mot d’ordre, c’est que la réforme fiscale menée par le Gouvernement est la plus inégalitaire jamais menée de toute la Vè République. Emmanuel Macron s’est empressé de supprimer l’ISF et dans le même temps d’augmenter la CSG. Ce mot d’ordre est la conséquence d’un ras-le-bol, pas contre l’impôt, mais contre l’impôt injuste. Tout le monde comprend l’impôt, parce que tout le monde le paye. Au supermarché on paye la TVA et la CSG est prélevée sur nos salaires. Ce sont les deux impôts les plus importants mais les plus injustes.

Comment transformer cette colère en vote ?
D’une part, énormément de revendications des gilets jaunes recouvrent des enjeux européens. Ils parlent d’injustice fiscale. L’Europe organise la compétition plutôt que la coopération fiscale. Les Gilets jaunes parlent de services publics alors que l’UE les démantèle. Enfin les Gilets jaunes parlent de démocratie. Or l’Union européenne est une des plus grande démocraties au monde où les parlementaires ont très peu de pouvoir. D’autre part, on dit à Emmanuel Macron que ça suffit. Une vraie alternative est possible à tous les échelons en France et en Europe. En articulant le discours disant « ça suffit de cette politique » avec un discours affirmant qu’il « existe une alternative au cœur des préoccupations », on doit pouvoir réussir à mobiliser davantage que ce qui est annoncé.

Comment intéresser aux enjeux européens ?
On peut le faire de deux manières. Tout d’abord, en réinscrivant l’Union européenne dans le quotidien des gens. Quand on se lève le matin, la manière de produire les céréales qu’on mange dans notre bol est régie par des normes européennes. Le lait qu’on met avec nos céréales, peut-être demain viendra-t-il de Nouvelle-Zélande, avec qui l’UE négocie un accord de libre-échange. Les transports qu’on prend pour aller au travail sont libéralisés par l’Europe etc. Ensuite, il faut rappeler que chaque vote peut faire la différence, parce que les votes déterminent le nombre de députés. La directive sur la libéralisation du rail a été votée à 24 voix près sur 751 députés. Avec 24 députés insoumis de plus, la directive ne serait certainement pas passée et avec elle la fermeture des petites gares.

Propos recueillis par Vivien Rebière