L' entretien

Pas envie d’écrire mon papier dans le journal de l’insoumission qui tombe le 8 mars : une énième voix d’homme pour parler des droits de la femme, il y a quelque chose qui coince.

En même temps si j’écris pas, je vais passer pour un feignant, et puis qu’est-ce qui me garantit qu’une voix féminine viendra prendre la place de mon silence ce jour-là ? - j’ai retenu la leçon de mes copines militantes : ça aussi ça relève de ma responsabilité ! Oui mais voilà, j’aurais dû préparer le coup, prévenir une copine, lui demander poliment de prendre ma place et bien entendu, en bon cancre, je suis à quelques heures du bouclage …

Et puis je me suis souvenu d’Elena. Elena, elle m’a interviewé il y a quelques semaines dans le cadre d’un mémoire qu’elle prépare à Sciences-Po sur la place des femmes en politique. C’était moi l’enquêté et elle l’enquêtrice. On a pas mal parlé en marge de l’interview (enfin, son micro continuait de tout enregistrer, ça faisait partie du protocole). Je pense que j’ai matière à une expérience - un peu casse-gueule. Et si je lui redonnais ici la parole, à partir de mes souvenirs, en vous livrant une sorte d’interview-miroir ? Une interview qui n’a pas eu lieu, mais que je dois pouvoir reconstituer comme on révèle un négatif photographique. Juste pour voir.

Julian Augé : Bon, Elena, c’est vous qui m’avez posé plein de questions, mais à mon tour je vais inventer un entretien sur la base de notre échange, en trichant un peu : vous acceptez le principe ?

Elena : Ben voyons. Disons que c’est un premier pas. Vous vous réveillez pour le 8 mars, je ne vais pas vous le reprocher. Mais je le fais à une condition : c’est que ça ne s’arrête pas le lendemain ! Le 8 mars de l’année suivante vous allez faire le point sur la proportion d’hommes et de femmes que vous aurez interviewés. Et là on verra votre sincérité. Moi par exemple j’ai tenu dans mon travail à interroger femmes et hommes pour confronter les deux points de vue. C’était aussi important d’entendre des femmes de votre mouvement, que des hommes, et je dois dire que les versions ne concordaient pas toujours.

J.A. : Ah oui ! Sur quel point précis ? Juste pour me faire une idée.

E. : Et bien par exemple quand je vous ai interrogé sur la posture de votre leader, qui est assez, disons, viriliste. Vous vous le voyez comme un passage obligé, le fruit de sa stratégie de conflictualisation. Sur un plateau télé, ne pas baisser le regard, hausser la voix quand les insinuations des « chiens de garde médiatiques » comme vous les appelez deviennent trop injurieuses, et bien sûr s’interposer de tout son corps lors de la perquisition au siège du mouvement, ça renvoie inconsciemment à un imaginaire du corps masculin, fort, viril. Moi ce qui m’intéresse particulièrement c’est : est-ce qu’il y a une posture de femme en politique qui ne conduise ni à reproduire cette posture masculine, ni à céder à l’assignation de la « femme fragile » que ceux qui ont le pouvoir ne manquent pas non plus de faire aux femmes ? Il y a là un imaginaire encore mal inventé, et si j’en crois les militantes de votre mouvement que j’ai interrogées, ça leur ferait un bien fou !

J.A. : Ce qui me gêne c’est d’encore taper sur Mélenchon. Vous ne vous en rendez pas compte de l’extérieur, mais c’est un acharnement quotidien. Le pire c’est que dans la vraie vie, hors du prisme médiatique, c’est un type hyper respectueux, doux … rien à voir avec le stéréotype de brute qu’on lui assigne.

E. : Justement, c’est là qu’est votre porte de sortie. Il ne s’agit pas de psychologiser et d’individualiser le phénomène. Le problème se posera à tous les hommes de votre mouvement. Je m’explique : un homme peut souffrir d’avoir à « faire l’homme ». La société patriarcale lui indique une norme, et s’en écarter sera forcément plus coûteux pour lui. Mon hypothèse c’est que c’est pareil dans un mouvement politique, et qu’en terme de féminisme, c’est la principale contradiction qui s’offre à vous - beaucoup plus qu’à n’importe quel parti masculiniste petit-bourgeois ! La société vous assigne à une certaine posture, un certain comportement, calé sur les normes masculines, et si vous voulez vous donner une chance de mettre votre programme féministe en oeuvre si vous parvenez au pouvoir, alors vous devez dès maintenant travailler sur une posture cohérente dans votre pratique politique.

J.A. : Ça me plaît. Car ça me rappelle ce que je raconte à longueur de temps sur l’implication citoyenne : on ne peut espérer mettre un jour en place la constituante que si dès maintenant on sait impliquer massivement dans l’action politique, en déconstruisant les rapports de de domination qui se reproduisent nécessairement dans l’action politique. Autrement dit, le féminisme, ça peut aussi soulager les hommes ?

E. : Tout à fait. Et en terme de pouvoir d’agir, c’est même plutôt indispensable. Parce que si le féminisme c’est entraver les hommes, on les aura jamais avec nous. Mais si, comme je le pense, l’égalité ça fait du bien à tout le monde, que les hommes y trouvent leur compte, et qu’elle leur devient finalement désirable, alors c’est gagné ! - ou presque, disons qu’on se donnera beaucoup plus de chances d’y arriver !

JULIAN AUGÉ