Climat à la loupe

Le confinement de plus de 3 milliards de personnes et la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’économie bouleversent le système alimentaire globalisé. Difficultés d’approvisionnement, explosion des coûts de transport, disparition des débouchés. D’après l’ONU, «Nous risquons une crise alimentaire imminente si des mesures ne sont pas prises rapidement pour préserver les chaînes d’approvisionnement alimentaire.»

UNE SITUATION MONDIALE TENDUE

Les récoltes s’effondrent face au manque cruel de main-d’œuvre, restée bloquée aux frontières des pays producteurs. De nombreux États font des surstocks par peur de manquer.
Depuis la mi-avril, le Kazakhstan et l’Ukraine, mais surtout la Russie, premier exportateur de blé et premier producteur et exportateur de céréales au monde, ont suspendu leurs exportations, et ce jusqu’au 1er juillet.
La Chine, habituellement grand exportateur, importe actuellement de grandes quantités de farine notamment depuis les États-Unis et la France alors qu’elle dispose déjà d’une année de réserve. La Turquie et l’Algérie, deux grands pays où le pain constitue l’alimentation de base en font autant.
La Thaïlande, le Cambodge, l’Indonésie et le Vietnam, qui représentent ¼ des exportations mondiales de riz, ont annoncé une réduction de leurs exportations de riz.
Conséquence de la spéculation qui s’en est suivie sur les marchés des matières premières, le prix des denrées alimentaires de base les plus consommées au monde a déjà augmenté. Le riz thaïlandais a vu son prix progresser de 30% depuis le début de l’année à près de 580 dollars la tonne. La production de riz des Philippines s’est effondrée parce que le riz importé coûte moins cher. Les pays exportateurs de pétrole comme le Congo, dont 60% du budget repose sur les exportations d’hydrocarbures, voient, avec l’effondrement du cours du baril, disparaître leurs capacités d’approvisionnement.
Et comme depuis plusieurs décennies le FMI conditionne ses aides financières à la spécialisation de l’agriculture, ces pays ne sont plus autosuffisants : c’est le cas de l’Égypte qui est le premier importateur mondial de blé ou du Gabon qui importe 86% de ses céréales.
Selon OXFAM le nombre de personnes menacées de famine en Afrique de l’Ouest pourrait quasiment tripler en trois mois et concerner 50 millions de personnes en août contre 17 millions en juin.

EN FRANCE, UNE GESTION CALAMITEUSE DE LA SITUATION

La France connaît à cette occasion une dangereuse désorganisation de ses filières. Le contexte aurait demandé une solide et volontariste planification afin de faire face au chaos. Mais bien au contraire, alors même que la FNSEA met en garde contre l’absence de stocks alimentaires stratégiques, le gouvernement a décidé depuis mars d’accroître ses exportations de blé français vers les pays tiers. Et l’augmentation est particulièrement importante : + 500 000 tonnes en un mois, ce qui porte le total à 13,2 millions de tonnes - un record historique -multipliant ainsi par 5 par rapport à l’an dernier, les exportations en direction de la Chine. Or, celle-ci est l’un des plus gros producteurs mondiaux et dispose déjà d’une année de réserve de farine. Mais pas la France !
A contrario, la pomme de terre hexagonale est en surproduction en raison, entre autres, de la fermeture des fast-food et des cantines. Et le secteur se trouve acculé à trouver, dans l’urgence, des débouchés de stockage. «Le surplus de pommes de terre en France est estimé à 450 000 tonnes», dont 200 000 qui étaient destinées au marché français et 250 000 à l’exportation, indique ce jeudi le Groupement Interprofessionnel de la Pomme de Terre.
Du coup, certains agriculteurs préfèrent laisser pourrir des récoltes plutôt que de perdre de l’argent à récolter une production qui ne sera pas vendue.
D’autres ne pourront même pas envisager de récolte. En effet, en avril, il manquait 75 000 travailleurs·euses agricoles. Même chose en mai. Soit ¼ de la main d’œuvre. Et le «grand appel à l’armée des ombres » du Ministre de l’Agriculture n’aura pas suffi. Plus de 300 000 personnes se sont inscrites sur la plateforme dédiée pour rejoindre « la grande armée de l’agriculture française ».
Mais seules 15 000 personnes ont finalement été recrutées en avril dont la majorité n’a pas les compétences requises. On est bien loin du compte. Conséquence : les agriculteurs se refusent à salarier une main d’œuvre non rentable.

L’AGRICULTURE : UN SECTEUR EN DESHERENCE …

Car les agriculteurs appartiennent à la catégorie professionnelle au plus fort taux de pauvreté : près de 20 % des agriculteur·trices français·es ont déclaré un revenu nul, voire un déficit de leur exploitation en 2017. En France 11 millions de paysan·nes ont disparu en quelques décennies et en 2020 c’est encore toutes les 26 minutes, une exploitation qui s’arrête.
Et pour cause ! En 1960, les français.es consacraient 34 % du budget familial à l’alimentation, cette part est tombée à 15% aujourd’hui.
La solution serait-elle l’augmentation des prix à la consommation des denrées agricoles ?
La réponse est non. Pour 100 € dépensés par le consommateur, ce sont 6,50€ en 2020 qui sont effectivement destinés aux agriculteurs, contre 8,20€ en 2012. La grande distribution captant l’essentiel de la différence.
A cela s’ajoute le dumping organisé par les traités de libre-échange, comme le CETA, que le gouvernement vient de signer avec le Canada pendant que l’Union Européenne concluait un nouvel accord avec le Mexique le 28 avril dernier.
Exemple avec le marché des fruits et légumes : la France importe 50 % de sa consommation. Or, une étude de l’UFC-Que choisir, portant sur 116  000 prix, montre qu’entre mars et avril, les prix ont flambé de 9 % - et jusqu’ à + 12 % pour le bio.
Pourtant, ce budget qui représente environ ¼ du panier des produits de première nécessité des ménages et qui a donc pesé sur leurs capacités à accéder à une alimentation variée et saine, n’est globalement pas revenu aux agriculteurs locaux.

… ET AU BILAN ECOLOGIQUE CATASTROPHIQUE

La pandémie et ses conséquences montrent bien à quel point la survie des populations est tributaire des flux de machines agricoles, de semences, d’intrants et de pétrole. On voit à quelle vitesse tous ces flux sont perturbés lorsqu’ils sont mis sous contrainte.
Facteur aggravant : la Politique Agricole Commune Européenne, dont le budget de 60 milliards d’euros est pour l’instant essentiellement destiné aux grosses exploitations polluantes, au détriment d’un grand nombre d’agriculteurs dont l’activité est pourtant plus résiliente.
Ce qui démontre, si besoin était, que ce système agrochimique industriel est vulnérable aux chocs climatiques, aux pandémies, aux crises économiques et géopolitiques ainsi qu’aux pénuries de ressources.
Pour un résultat des plus médiocres, puisque les agricultures paysannes nourrissent encore aujourd’hui 75% de la population mondiale avec seulement 25 % des terres agricoles.
On voit ainsi apparaître avec encore plus d’acuité l’urgence vitale d’une agroécologie respectueuse de la biodiversité, capable de régénérer les sols, d’économiser l’eau, de décarboner l’agriculture en réduisant la mécanisation et de boucler les cycles de carbone de l’azote et du phosphore qui montrent déjà des signes de pénurie.
Une prise de conscience est devenue impérieuse. Les chiffres sont là. Se nourrir de ces données reste encore le meilleur moyen de ne pas rester sur … notre fin.

Bruno Isselin

© photo : Laurie Debove

 

 

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