Climat à la loupe

Outre-mer : une eau abondante et si rare en même temps. La situation hydrique en outre-mer est globalement bonne. Mais faute d’entretien des canalisations et de dépollution de l’eau convenable, son accès est catastrophique.

Un accès à l’eau déficient

L’accès à l’eau potable est un véritable problème dans les départements et régions d’outre-mer (DROM). A Mayotte, un tiers de la population, soit 81 000 personnes, vit dans un logement qui ne dispose pas d’accès à l’eau courante. Alors que la Guyane dispose de la troisième réserve d’eau douce du monde, 15 à 20 % de la population n’a pas accès à l’eau potable. A la Réunion, un·e habitant·e sur deux ne peut pas boire l’eau du robinet car celle-ci est impropre à la consommation en raison des fortes pluies. En Guadeloupe, des habitant·es subissent des jours, des semaines de coupures d’eau. Dans la commune de Baillif, à Basse-Terre, au 26 juin, cela faisait six jours que les habitant·es n’avaient pas d’eau, nous dit Flavie Danois, présidente de l’Association des Usagers d’Eaux de Guadeloupe. L’opérateur « envoie l’eau à 2h du matin. Le temps qu’on se réveille pour faire une réserve, nous n’avons que le temps de faire un stock de deux litres, donc pour le lave-vaisselle, les toilettes n’en parlons pas. C’est un problème de santé publique », poursuit-elle. Les habitant·es sont contraint·es de faire construire des réserves d’eau de pluie : cela lui a coûté 7 000 euros, pour une contenance de 3 000 litres. C’est cher et tout le monde ne peut pas se permettre de telles dépenses. « Mais c’est vite passé entre les toilettes et la lessive et tout ça. Mais pour cuisiner nous sommes obligés d’acheter de l’eau en bouteille », parce que l’eau de pluie n’est pas potable. Et c’est sans compter la pollution des cours d’eau et des sources au chlordécone, pesticide auparavant utilisé dans les bananeraies. Au plus fort de la crise du Covid 19, « on faisait 3 à 5 km, par exemple jusqu’à Trois Rivières, où sur le bord des routes, il y a de l’eau qui coule, pour se laver les mains » raconte-t-elle. En Martinique, les coupures d’eau tournantes décidées par les principaux opérateurs de l’île sont monnaie courante. Par ailleurs, la facture d’eau atteint les six et même sept euros du mètre cube en certains endroits. Cette situation a poussé les associations à déposer plainte, après que la chambre régionale des comptes a pointé des dysfonctionnements en 2016.

Des installations vétustes

A Mayotte, des fontaines publiques payantes assurent l’approvisionnement en eau. Pour le gouvernement, 150 bornes suffisent à garantir l’approvisionnement. Aux Antilles, le rendement du réseau est inférieur à 50 % (la moyenne en France est de 80%), ce qui signifie que plus d’un litre sur deux est gaspillé dans des fuites. Interrogé par Mediapart, Ismar Oguenin, président du Comité de l’eau de Nord Basse-Terre (adhérent au collectif syndical Liyannaj kont pwofitasyon-LKP), estime que « le rendement du réseau n’est que de 38 %, ce qui fait que 62 % de l’eau produite et traitée est perdue », tandis que pour Evelyne Hierso (présidente de l’Association des Usagers de l’Eau en Martinique), interrogée par France 1ere, la déperdition de l’eau est de l’ordre de 50 à 60 %.

Une mauvaise gestion endémique

Les plaintes et les poursuites judiciaires se sont multipliées ces dernières années contre les opérateurs. Les soupçons de malversations financières sont au cœur des accusations des associations, comme le Comité de Défense des Usagers de l’Eau de la Guadeloupe, présidé par Germain Paran, souvent soutenu par le LKP.
Les multinationales de l’eau font la loi aux Antilles. Suez est très présent en Martinique. Veolia a exercé un quasi-monopole en Guadeloupe pendant 70 ans avant de se retirer dans la précipitation. Les collectifs leur reprochent d’avoir laissé les canalisations vieillir et se dégrader, ce qui cause aujourd’hui les fuites et les coupures d’eau. Ils reprochent aussi aux élu.es d’avoir manqué à leur rôle. « Aujourd’hui les élus se servent du problème de l’eau pour dire qu’ils vont faire ce qu’il faut. Mais si les élus avaient surveillé, si l’État avait donné des fonds, si l’Etat faisait son travail de contrôle, nous n’en serions pas là », dit Flavie Danois.

La mobilisation s’intensifie

Les associations et des parlementaires font monter la pression sur les pouvoirs publics. Des plaintes sont déposées, des pétitions sont lancées. A La Réunion, un habitant a obtenu le remboursement par l’opérateur de l’achat des bouteilles d’eau pour son foyer durant les cinq dernières années. Une action collective est en cours pour élargir la mobilisation. Les membres de l’association « Balance Ton Siaeag », du nom du syndicat intercommunal d’alimentation en eau et assainissement de la Guadeloupe, ont porté plainte pour obliger le syndicat à fournir l’eau. Le 16 juin dernier, il a été condamné à fournir un pack de bouteilles d’eau potable à chaque requérant.e. Le Collectif des Travailleurs de l’Eau a lancé en avril dernier une pétition en ligne pour demander une enquête parlementaire sur la gestion de l’eau par Veolia en Guadeloupe de 1947 à 2014.
Cette demande est relayée sur le plan politique. Le député insoumis de la Réunion Jean-Hugues Ratenon a déposé en décembre 2018 une proposition de résolution, « tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’accès à l’eau potable, sa qualité et ses effets sur la santé en Outre-mer » cosignée par 30 député.es. La députée du groupe GDR (communiste) Manuéla Kéclard-Mondésir a aussi demandé en juin 2020 la création d’une commission d’enquête sur la gestion de l’eau en Martinique. Les interventions des parlementaires se sont multipliées, notamment à l’aune de la crise du covid 19. Ainsi, la députée LFI Danièle Obono s’est exprimée dans l’hémicycle sur la pollution de l’eau au chlordécone.

Une réponse insuffisante de l’Etat

Face à ces mobilisations, les pouvoir publics proposent des plans bâtis dans l’urgence. Le préfet de la Guadeloupe a réquisitionné en mai pour trois mois plusieurs opérateurs d’eau. « Toute personne qui peut régler le problème, ne serait-ce qu’un petit peu, ça me semble acceptable » juge Flavie Danois. Le Conseil régional de la Guadeloupe a voté un plan d’action prioritaire de 71 millions d’euros. Mais « ce n’est pas 71 millions d’euros qui vont régler les problèmes là où il faut des milliards » rappelle-t-elle. La remise en état du réseau en Guadeloupe est en effet estimée à au moins un milliard d’euros.

Le plan Eau potable de l’Agence régionale de santé de La Réunion, lancé en 2016 est tardif. Le plan Eau-DOM lancé par le gouvernement en 2016 pour tous les départements d’outre-mer semble bien insuffisant. Ainsi, pour la Guyane, les travaux sont chiffrés à seulement 57 millions d’euros. Un plan d’investissement massif et un contrôle de l’usage des deniers publics paraît essentiel à l’avenir.

Vivien Rebière

© photo : Association des Usagers d’Eaux de Guadeloupe

 

 

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