Climat à la loupe

Elle est donc devenue au fil des siècles une source de conflits et d’enjeux géostratégiques et financiers. Surtout, parce qu’elle reste avant tout une ressource vitale pour le monde vivant. Raison pour laquelle, le 28 Juillet 2010, l’ONU a fait de « l’accès à des installations sanitaires et à une eau de qualité » un « Droit Humain ».

L’EAU : UN CYCLE QUI NE TOURNE PLUS TRES ROND

On ne fabrique pas de l’eau et elle ne disparaît pas non plus. On ne fait qu’utiliser celle qui nous entoure, pour ensuite la restituer à la nature. Mais pas dans son état initial. Notre utilisation en a modifié la température, la pureté, la potabilité, et même l’état physique (liquide ou vapeur). Suivant son origine ou son utilisation, on catégorise trois sortes d’eau :

  • L’eau bleue : elle s’écoule dans les rivières, les lacs et les nappes phréatiques.
  • L’eau verte : elle ruisselle dans les sols, est captée par les plantes ou évaporée.
  • L’eau grise : elle est nécessaire à la dilution des pollutions naturelles ou chimiques.

En France, 76 % de l’empreinte eau est de l’eau verte, assurée par les conditions climatique du pays. 18 % est de l’eau grise qui, après utilisation, n’est plus réutilisable en l’état. Enfin, 6 % est de l’eau bleue, la seule qui, en définitive, est réellement consommée. L’empreinte eau mesure l’ensemble de ces ressources. Car même si seule une faible part fini par être effectivement consommée, c’est bien la totalité de cette quantité d’eau qu’il faut capter, et dont il est absolument indispensable de pouvoir disposer. De plus, il convient aussi d’englober dans cette comptabilité, les ressources utilisées en externe. Par exemple, le coton cultivé en Inde pour la fabrication du Jean’s vendu aux Etats-Unis, doit être comptabilisée dans la consommation des étasuniens et non des indiens.

L’EAU UNE RESSOURCE RARE.

On pense que cette ressource est infinie, notamment parce qu’elle recouvre 70 % de la surface de la planète. Mais en réalité cela ne représente que 0,023 % de la masse terrestre et seule 2,6 % de cette eau est douce. 99 % de l’eau douce, se réparti entre glaciers, qui stockent 68 %, nappes phréatiques, qui retiennent 30 %, et 1% sous forme de vapeur d’eau : les nuages. Seul 1 % reste accessible à la surface du globe sous forme liquide : pluies, lacs, rivières et zones humides - soit 0,007 % de la masse terrestre ! ! !

L’EAU EST UN BESOIN HUMAIN

Du fait de cette rareté, 748 millions d’humains – plus de 10 % de la population mondiale - n’avaient pas accès à l’eau potable en 2015. 3,5 milliards d’être humains, soit 47 % de la population mondiale, boivent aujourd’hui encore, une eau dangereuse pour leur santé. En raison, pour plus de la moitié d’entre eux, de contamination par des matières fécales, faute de réseau d’assainissement. Les maladies qui en résultent sont la 1ère cause de mortalité dans le monde. On estime qu’elles provoquent près de 30 000 morts chaque jour, dix fois plus que la mortalité découlant des conflits armés : choléra (148 000 morts par an), diarrhées (842 000 morts par an), … Au total, dans le monde, plus de 80 % des eaux grises ne sont ni collectées, ni retraitées.

Et ce n’est pas la pression démographique qui en est la principale cause : entre 1900 et 1995, la consommation d’eau était multipliée par 6, quand, dans le même temps, la population n’était multipliée que par 3,4. Globalement …

Mais globaliser c’est masquer la vérité : si on y regarde de plus près, les disparités par habitant sont énormes. Chaque français consomme à lui seul plus d’eau que 13 africains subsahariens. D’ailleurs, en France, la consommation moyenne par habitant (eau bleue) à presque doublé en 40 ans, surtout pendant la dernière décennie :

  • 39 m3 / an en 1975
  • 55 m3 / an en 2008
  • 73 m3 / an en 2016.

Pour l’empreinte globale en eau, c’est pire :

  • Pour un français, elle est de 1 786 m3 / an
  • Pour un étasunien, elle est de 2 483 m3 / an
  • Pour un éthiopien, elle est de 675 m3 / an

Logique : Les ressources en eau utilisés pour des productions destinées à l’exportation, ne seront plus disponibles pour les populations locales. Ce sont donc dans les pays où sont délocalisées les productions manufacturières des pays riches, que le manque d’accès à l’eau pour la population est le plus dramatique. Résultat, aujourd’hui 17 pays de la planète sont en « stress hydrique » c’est à dire que les ressources disponibles sont devenues inférieures à la demande.

A QUOI EST UTILISEE L’EAU ?

En France, seule 10 % de la consommation d’eau est d’usage domestique. Par exemple :

  • Une chasse d’eau consomme 4 à 10 L
  • Une douche : 30 à 80 L
  • Une fournée de lave-linge peut consommer jusqu’à 120 L
  • Un bain : 150 à 200 L

C’est très peu comparé aux 70 % d’eau potable utilisée pour l’agriculture ! Phénomène là aussi qui s’est accu récemment, puisqu’en 50 ans, les terres cultivées ont augmenté de 12 %, alors que les surfaces irriguées bondissaient de 117 %.

Et la production agricole à évolué vers davantage de viande :

  • La production d’1 L de Coca demande 2 L d’eau.
  • La production d’1 kg de beurre demande 5 553 L d’eau.
  • La production d’1 kg de boeuf demande 15 400 L d’eau.

Et toute l’agriculture n’est pas orientée que vers les productions alimentaires :

  • La production d’1 L d’agrocarburant peut demander jusqu’à 14 000 L d’eau.
  • La production d’1 kg de coton demande 22 500 L d’eau (Inde). En URSS, cette production agricole a causé la quasi-disparition de la mer d’Aral dont la superficie s’élevait dans les années 60 à 120 % de celle de la France métropolitaine

Une partie seulement de l’eau agricole (bleue) est réutilisable. C’est l’eau perdue par évaporation, (verte), qui se retrouvera ailleurs sous forme de précipitations. L’autre partie, (grise), celle qui est absorbée par la terre, est trop polluée par les intrants (pesticides, fongicides, engrais …) pour être réutilisée en l’état.

Enfin, 20 % de l’eau potable est utilisée par l’industrie, dont les 2/3 servent à la production d’électricité des centrales thermiques. La consommation d’eau de refroidissement des centrales nucléaires est comprise entre 40 000 et 50 000 litres d’eau par … SECONDES ! ! !

  • La production d’1 kg de papier demande 500 L d’eau.
  • La production d’1 kg d’acier peut demander jusqu’à 600 L d’eau.

UN PEU D’HISTOIRE.

Avec l’industrialisation, l’urbanisation et le progrès des conditions d’accès à l’hygiène des populations, un système de distribution d’eau (eau bleu) ainsi qu’un second système, de traitement à grande échelle des eaux usées (eaux grises), ont vu le jour. C’est en France, sous le Second Empire que deux sociétés privées, la Générale et de la Lyonnaise des eaux, se sont vu confier les grandes infrastructures de gestion de l’eau. Malgré cela, jusque dans les années 1950, 31% de l’eau distribuée en ville, et 58% dans les communes rurales de l’hexagone est restée gratuite. Ce n’est finalement que très récemment que, sous leur nouveau nom, Veolia et Suez, elles ont arraché le quasi-monopole de la gestion de l’eau en France, ce qui leur a permis dans la foulée, de devenir les deux « majors » mondiales de l’eau. Engrangeant ainsi de faramineux bénéfices :

  • bénéfice net de 439 millions d'euros pour Véolia en 2018
  • bénéfice net de 335 millions d'euros pour Suez en 2018

En 2007, seuls 6 à 7% des services d’eau dans le monde étaient confiés à des opérateurs privés. Mais prioritairement dans les sites les plus rentables. Durant la dernière décennie, s’est dessiné une double tendance : une politique commerciale agressive de ces multinationales pour gagner des parts de marché, mais aussi, plus récemment, un retour à une gestion publique de l’eau. Ainsi, 180 villes & communautés dans 35 pays se sont affranchis des opérateurs privés. Mais c’est encore trop peu car la situation devient alarmante : En 2017, au moins 196 villes mondiales, soit 1,2 milliard de personnes (20 % de la population) étaient considérées comme confrontées à des problèmes de gestion de l’eau.

QUELLES SONT LES SOLUTIONS MISES EN ŒUVRE ?

Alors des solutions ont-elles été envisagées pour réduire tout ce gâchis ? Bien au contraire, en 2014, ce sont 8 milliards de $ qui ont été investis dans 17 000 usines de dessalement de l’eau de mer. Principalement pour alimenter 300 millions de personnes autour du golfe persique. Avec des perspectives de croissance jusqu’en 2025 de 10 % / an. En Chine, c’est 60 milliards de $ qui ont été investis pour creuser des canaux d’irrigation dans le but d’amener chaque année 45 milliards de m3 d’eau vers les zones asséchées. Avec pour conséquences, 500 000 personnes déplacées et un abaissent le niveau des nappes phréatiques au rythme de 2 à 3 m / an.

QUE FAIRE ?

Pourtant si on regarde de près la répartition entre eaux bleu, verte et grise, on voit bien comment il serait possible de rendre les procédés de production moins gourmands. Un exemple : L‘empreinte eau de la production bovine est de 15 400 L / kg, mais l’eau réellement captée (eau bleue) n’en représente que 3 % si la bête est élevée en pâturages, 94 % venant de la pluie (eau verte) et 3 % correspondant au volume d’eau théoriquement requis pour maintenir la qualité de l’eau aux normes sanitaires (eau grise). Donc, dans le cadre d’une agriculture paysanne, seuls 6 %, soit 924 L, sont effectivement prélevées des réserves naturelles. En revanche, produire de la viande animale dans des fermes usines, revient alors à capter 100 % de l’empreinte eau, soit la totalité des 15 400 L. D’autres choix industriels, agricoles et surtout économiques pourraient répondre au problème.

CONCLUSION :

Le stress hydrique qui se propage actuellement un peu partout sur la planète est la conséquence d’une politique de gestion de l’eau calamiteuse :

  • Prélèvements intempestifs,
  • Eaux de plus en plus dégradées par des rejets phytosanitaire (médicaments), industrielles (détergents, hydrocarbures …) ou simplement organiques (déjections humaines et animales),
  • Phénomènes météorologiques extrêmes (précipitations brusques et violentes, sécheresses endémiques).

En délocalisant leur production dans les pays pauvres, les pays riches privent les populations locales d’une ressource en eau bleue, vitale pour elles.

En engrangeant des bénéfices mirobolants, les opérateurs privés accaparent les richesses indispensables au retraitement des eaux grises.

Le changement climatique provoque des dérèglements qui rendent plus difficile la récupération des eaux vertes.

C’est sur tous ces fronts qu’il faut lutter …

Bruno Isselin

 

 

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