Cinéma insoumis

Porté par son Grand prix du jury au dernier festival de Cannes et par un excellent bouche-à-oreille, le film est encore à l'affiche et devrait y rester quelque temps. L'occasion pour tous les Insoumis.es qui ne l'auraient pas encore vu de rattraper ça au plus vite !

Avis à la population insoumise : 120 battements par minute est un film à voir. Vraiment.

D'abord parce que c'est un film politique, bien sûr, un témoignage poignant des années sida, du combat des malades et plus particulièrement de la communauté homosexuelle. Mais aussi parce que c'est un film magnifique, tout simplement, de ceux qui nous font saisir la grande histoire à travers la petite.

C'est le troisième long-métrage de Robin Campillo, que l'on connaît aussi pour avoir co-signé plusieurs scénarios du cinéaste Laurent Cantet, notamment L'Emploi du temps ou Entre les murs, œuvres dans lesquelles on trouve également ce parfait équilibre entre l'intime et le politique.

Nous sommes à Paris, au début des années 1990. A cette époque, l'épidémie du SIDA, qui sévit pourtant depuis dix ans, est encore mal connue, et les malades sont stigmatisés, traités en marginaux. C'est dans ce contexte que le film nous entraîne à la suite des activistes d'ActUp Paris, association de lutte contre le sida créée en 1989, deux ans après la naissance d'ActUp aux Etats-Unis.

Ancien militant de l'association, Robin Campillo s'est inspiré de son vécu pour raconter leur colère et leur combat face à l'ignorance voire l'indifférence de la population, à la toute puissance et l'immobilisme des grands labos pharmaceutiques et au silence de l’État, coupable de ne pas promouvoir de campagne de prévention digne de ce nom pour endiguer l'épidémie comme de sa responsabilité dans l'affaire du sang contaminé. Pour raconter aussi les souffrances des malades et de leurs proches, les deuils comme les histoires d'amour, les fêtes après les manifs… la vie, quoi. Et c'est beau.

L'image, déjà, est superbe. Quelques scènes oniriques particulièrement réussies ponctuent le film : les lumières de boîtes de nuit qui se muent en virus VIH observés au microscope (le festif comme antidote à la mort est un leitmotiv du film), ou encore une Seine ensanglantée qui avance, implacable et silencieuse…

En fond sonore, de la house music, inspirée de celle que les clubs diffusent à l'époque. Qualifiée de « festive et inquiète » par le réalisateur, elle se révèle un excellent miroir de ce que traverse la communauté gay dans ces années-là, et elle donne d'ailleurs son nom au film (le tempo de la house music se situe entre 120 et 130 battements par minute).

ActUp Paris rassemble des gens de toutes origines, de tous milieux, tous soudés par leur combat contre la maladie. Et pour recréer l'hétérogénéité du mouvement, le réalisateur a voulu un casting engagé et ambitieux, issu du cinéma comme du théâtre, du cirque, de la danse, du militantisme...

Pari réussi : si l'on est évidemment d'abord embarqué par le bouleversant duo incarné par Nahuel Perez Biscayart (Sean), lumineux, et Arnaud Valois (Nathan), tous sont excellents et justes.

En tant que militant.e.s, vous ne manquerez pas de vous retrouver dans les nombreuses scènes de réunions hebdomadaires, dites « RH », et de reconnaître dans l'amphi des visages familiers : le médiateur ou la médiatrice qui calme les échanges, l'animatrice ou animateur charismatique parfois contesté.e, les révolté.e.s qui prennent leurs initiatives sans se soucier des réactions d'autrui, les découragé.e.s d'un jour toujours fidèles au poste le lendemain, l'engagé.e aux émotions à vif qui devient incontrôlable… On suit les coups de sang, les divergences internes... et puis finalement l'union, l'énergie de tou.te.s dans l'action, et la joie enfantine d'avoir « fichu la trouille » aux policiers, aux cadres de laboratoires qui travaillent trop lentement sur la maladie dans la tranquillité de leur bureau, pendant que les malades crèvent dans l'indifférence.

Car 120 battements par minute est avant tout un hommage vibrant à l'activisme. Comme l'explique Thibault (Antoine Reinartz) en ouverture du film : ActUp n'est pas une association de soutien aux malades. Leur mot d'ordre c'est l'action. Leurs objectifs : « réveiller » la population, occuper l'espace public et les médias, et mettre les autorités face à leurs responsabilités.

Et pour cela, ils n'hésitent pas à porter littéralement leurs morts en étendard, à investir un laboratoire pour exiger la publication de résultats à grand renfort de jets de sang factice (effet garanti !), voire à faire de la mort elle-même un acte militant en organisant un enterrement « politique ». Mais ils revendiquent aussi des apparitions « festives », comme l'illustre la jolie scène des « pompom girls » pendant le défilé de la gay pride, ils cherchent des actions et slogans joyeux pour amener les autres à ouvrir les yeux et se protéger.

Sean, Nathan, Sophie (Adèle Haenel), Thibault et les autres portent leur activisme comme une identité, comme un mode de vie : « Je suis séropo dans la vie, ça se résume à ça », balance Sean à Nathan, qui essaie de savoir ce qu'il « fait dans la vie ».

Ils sont jeunes pour la plupart, malades pour beaucoup, et ils jettent toute leur énergie dans la bataille. Au final, malgré la mort omniprésente, c'est une extraordinaire envie de vivre qui se dégage du film. Dans les dernières minutes, quand la bande son, qui mêle les « beats » de house d'un club parisien au douloureux « bipbip » de l'électrocardiogramme d'une chambre d'hôpital, s'arrête sur le silence étouffant du générique, on a un peu un nœud à l'estomac… Mais on se sent aussi et surtout animé.e d'une furieuse envie d'agir, de continuer à nous battre pour défendre les causes qui nous sont chères.

Et on repart plus insoumis.e que jamais, avec un mot d'ordre en tête, celui des pancartes fièrement brandies par les militants d'AtcUp : « Action = vie ».

Anne Stambach-terrenoir