Cinéma & graines d’insoumis

« Le développement personnel, c’est l’ennemi [de l’éducation populaire]. » Difficile de faire plus péremptoire ! Longtemps, cette assertion professée par mon ami Thierry, formateur de conférencièr.e.s gesticulant.e.s, m’a trotté dans un coin de la tête : le Tai-chi-chuan, la communication non violente, la gestion par consentement, et même le yoga - et bien tout ça, en politique, il faut s’en méfier, parce que ça a quand même une forte tendance à nier le conflit, et la démocratie sans conflit, c’est un peu comme un tofu sans soja - oui, j’ai décidé de me fâcher avec les vegan un autre jour !

Depuis j’ai lu Égologie, d’Aude Vidal, qui d’une salve flingue les Colibris, les Oasis, les graines Kokopelli, le Do It Yourself … ça n’a pas aidé ! De façon assez convaincante, elle montre que ces nouvelles modes, très en vogue dans la petite bourgeoisie intellectuelle dont je fais partie, conviennent parfaitement à l’individualisme d’une classe qui ne veut absolument pas changer les règles du jeu, mais qui, avec mauvaise conscience, propose à toutes celles et ceux qui souffrent de la violence sociale (violence au travail, violence économique, violence contre l’écosystème) de se changer soi-même en postulant que ce sera contagieux, et qu’une somme de gens bons, ça fera nécessairement un peuple apaisé, sans plus aucun rapport de domination - pour peu que ça ait vraiment existé, hein, parce que la lutte des classes, j’attends encore qu’on me la prouve.

Et c’est vrai que face à tous ces gens qui pratiquent les éco-gestes pour sauver le climat - si si, je vous jure que si chacun s’y met, ça donnera envie à Bernard Arnault et Vincent Bolloré de s’y mettre aussi - j’ai du mal à rester patient et bienveillant - tiens, la bienveillance, encore un truc qui nie le conflit.

Seul hic, je dois l’avouer, j’aimais quand même bien le yoga … J’essayais de ne pas trop la ramener, que mes collègues de l’éducation populaire ne me trouvent pas suspect.

Et puis j’ai vu ce film Debout qui est sorti en salles le 24 avril. Ça raconte l’histoire vraie du réalisateur, qui, paralysé des membres inférieurs, s’est initié à l’Iyengar, une forme de yoga très prisée de ceux qui recherchent des thérapies non-conventionnelles - je n’ouvre pas non plus le débat sur les médecines alternatives, un autre jour peut-être !

Ce film m’a retourné. Je redoutais un truc larmoyant sur un miraculé, sauvé par une spiritualité retrouvée, et devenu prosélyte de sa nouvelle croyance, et finalement ce fut tout le contraire : Stéphane Haskell se lance dans un documentaire sur les pratiques de ce yoga à travers le monde : dans une prison au Kenya, dans un service d’hôpital dédié à la Sclérose en plaques aux USA, dans une école près de Marseille … Dans ces situations pourtant différentes, on voit à chaque fois le même processus : des gens qui d’une façon où d’une autre se battent contre une violence subie, et qui génère du stress, de l’angoisse, de la souffrance psychologique et physique. Et cette violence, elle s’abat tout autant sur leur esprit que sur leur corps. Pour les malades, ça ne fait pas de doute : la souffrance impliquée par la dégénérescence du système nerveux s’accompagne d’une violence psychologique faite d’incertitudes sur l’évolution de la maladie et sa capacité à la supporter dans le temps. Pour les prisonnièr.e.s, notre connaissance du monde carcéral - même quand il s’agit de clichés véhiculés par telle ou telle série américaine - nous permet intuitivement de comprendre que la promiscuité, l’enfermement du corps, et toutes les violences exacerbées dans cette micro-société fermée sur elle-même, et peuplée d’éléments déjà mis au ban de la société, tout ça porte autant sur le corps et sur l’esprit. Pour l’école, c’est sûrement moins évident - et bien loin de moi l’idée qu’on peut la mettre sur le même plan que la prison. Néanmoins, qu’on pense à ces enfants sommés de se concentrer assis sur une chaise et enfermés entre quatre mur pendant six à sept heures par jour, qu’on prenne un tant soit peu le temps de se souvenir comme parfois l’esprit vagabonde et s’ennuie, à mesure que nos jambes sont sujettes aux fourmis … et on comprendra là aussi que le corps et l’esprit sont conjointement malmenés dans cette aventure pourtant bien intentionnée.

Michel Foucault en a certainement donné la meilleure mise en perspective dans « Les corps dociles », section de son ouvrage Surveiller et punir. Il montre que la prison, l’école, l’hôpital, présentent d’étranges similitudes (espace fermé, quadrillé, distribué en cellules, à l’emploi du temps segmenté …) et à ce titre il en fait les meilleurs instruments d’une société « disciplinaire », dont le projet est de « discipliner les corps pour contrôler les esprits. » Et c’est là que pour moi, tout s’éclaire : c’est, dans un tout autre contexte, une formule qui pourrait très bien s’appliquer au yoga - ou ce que j’en ai compris ! Reprendre le contrôle de son esprit - de ses craintes, de ses doutes, de ses inquiétudes, de ses souffrances psychologiques - en conditionnant son corps par une discipline (sic) que l’on atteint par une pratique rigoureuse. Et cette articulation est réciproque, et même dialectique, puisqu’en reprenant le contrôle de son esprit, l’on se donne les moyens d’agir sur son corps en mobilisant notamment toute la puissance psychosomatique, celle qu’on sait si bien reconnaître quand il s’agit d’effets négatifs, mais qui laisse généralement plus sceptique, quand il s’agit d’effets bénéfiques.

« Mais tout cela reste individuel ! » objectait dans ma tête l’Aude Vidal imaginaire qui jouait les garde-fous, « imagine-toi bien que jamais cette pratique ne débouchera sur un soulèvement carcéral contre cette violence d’État, ou à une fronde des enfants contre le système éducatif qui les violente ! »

Et Thierry, voyant que j’étais réticent à tout mettre dans le même panier, d’en rajouter une couche : « Je ne suis pas contre le yoga dans l’absolu, mais, quand on l’importe dans une entreprise, pour mieux supporter les violences du management, ou pour le dire vite quand on substitue l’heure d’info syndicale par le yoga imposé aux salariés, je crois qu’il y a vraiment matière à s’insurger ! »

Avec cet éclairage, je restais là à douter : le yoga était-il l’ennemi qui allait obliger les enfants à supporter la violence éducative, les prisonnièr.e.s la violence d’État, et les malades la violence sanitaire ? Était-ce une incompatibilité avec mes convictions politiques et mes désirs de transformation sociale ? Je ne pouvais m’y résoudre.

Alors je suis allé chercher du renfort : j’ai posé la question à trois professeur.e.s de yoga, dont une encore en formation et dont deux militent à la France Insoumise - qu’on ne peut pas soupçonner de complaisance, ni d’alliance objective avec la violence capitaliste.

Mais, ami lecteur et amie lectrice, le temps pour moi de compiler leur réponse, le temps pour toi d’aller voir le film pour être sûr(e) qu’on parle bien de la même chose, et le temps d’obtenir auprès du rédac’chef le droit de dépasser le nombre de signes prévus pour cet article, je vais me résoudre à apposer, provisoirement, la mention : à suivre …

JULIAN AUGÉ