Cinéma & graines d’insoumis

J’veux du Soleil ! le film qui documente le mouvement des Gilets Jaunes autrement que BFM connaissait ce week-end une première salve de projections-test en présence des réalisateurs. Sans attendre la présentation à la presse, nous nous y sommes précipités pour rendre compte de ce qui s’y passait, de part et d’autre de l’écran.

« Cinéma le Rabelais, Bonjour ?

Allô, bonjour, je voulais savoir si on pouvait réserver à l’avance des places pour l’avant-première de J’veux du Soleil, le prochain film de Gilles Perret et François Ruffin ?

Le problème c’est que pour l’instant le film n’a pas encore eu son visa, donc on n’a pas le droit de vendre des tickets tout de suite. Rappelez-moi dans la semaine. »

Je m’y suis pris quinze jours à l’avance parce que je sais comment ça fait avec les films de Perret, l’enfant du pays, à Annecy et dans les autres cinémas de Haute-Savoie - c’est souvent par là qu’il commence ses avant-premières, et il aurait tort de s’en priver - je me suis déjà trouvé plusieurs fois recalé à la porte du cinéma, pas arrivé assez tôt pour savourer la projection en présence du réalisateur.

Quinze jours avant la première salve de projections-test et toujours pas de visa ? On sent que ce film est produit à un rythme très soutenu, et en même temps François Ruffin se félicite dans une vidéo d’avoir enfin pris le temps de peaufiner un travail, ce qui lui manque le plus dans son activité nouvelle de député de la nation. Six jours de tournage au mois de décembre, six semaines de montage à tout casser, et les voilà repartis sur les routes pour faire la promotion de leur nouvel objet. Road-movie à l’écran, le voyage va se poursuivre de salle en salle.

Sans surprise, ce soir-là, la salle est pleine, du monde est resté à l’extérieur. Le même crève-coeur paradoxal qu’à chaque fois : dur de voir qu’une partie du public ne pourra pas assister au moment, mais un plaisir de voir l’intérêt que ce film peut susciter dès sa sortie. Dans la salle, quelques groupes de Gilets Jaunes, venus avec leur désormais célèbre vêtement phosphorescent, qu’on arbore avec la même fierté que son habit de travail ou le drapeau de sa cause. Mais également beaucoup de « civils » dont je ne saurais pas dire à première vue s’ils étaient sur les rond-points, s’ils soutiennent simplement le mouvement, ou si, habitués des salles art & essai, ils sont simplement venus voir un nouveau documentaire engagé et de gauche, comme il en sort régulièrement.

La projection commence et l’on retrouve un François Ruffin fidèle à lui-même, plaisantin, observateur, sensible, soucieux de recueillir et de susciter l’expression des « vrais gens » - laquelle s’était spontanément libérée et auto-organisée dans ce mouvement social à la forme inédite et déroutante. Ruffin l’organisateur, l’ingénieur de stratégies audacieuses et humoristiques, qu’on voyait donner toute sa mesure dans Merci Patron ! s’est un peu effacé derrière l’observateur qui tend le micro et qui relance. Perret, lui, n’apparaît qu’une fois à l’écran, en guise de clin d’oeil, et c’est justement son oeil qu’on entendra, en lieu et place de sa voix.

Mais le plus émouvant dans cette projection c’est qu’à plusieurs reprises, l’écran fonctionne comme un miroir. Acclamations émues de la salle lorsque les deux compères arrivent sur le rond-point d’Annecy et qu’on y reconnaît certaines des figures locales, toutes empreintes de modestie. Applaudissement lorsque l’un d’entre eux, Khaled, apparaît à l’écran. Je me retourne, j’ai vu qu’il était dans la salle avant qu’elle soit plongée dans l’obscurité. Ses yeux sont concentrés, peut-être un peu mouillés, mais pas sûr. La même modestie qu’à l’extérieur. Et puis les autres étapes de ce tour de France s’enchaînent, et on a beau avoir quitté la Haute-Savoie pour la Drôme, l’Hérault, jusqu’à la mer, le miroir est opérant : c’est nous, le peuple, qu’on voit à l’écran. Toujours déformé le reste du temps. Ignoré par les éditocrates, méprisé par Macron, qui, inséré en images d’archives à intervalles réguliers au milieu du récit de ce mouvement, apparaît dans toute sa surdité, sa myopie et toute son arrogance déphasée.

Le générique se termine sur l’air de la chanson J’veux du soleil, reprise en choeur par le public qui bat des mains en rythme. Gilles Perret reçoit une longue ovation, et enfin commence le « débat avec la salle ». Un sexagénaire cultivé prend la parole pour évoquer ses souvenirs de mai 68 sans véritablement poser de question au réalisateur - est-ce bien étonnant ? - puis ce seront surtout des questions sur comment se fait un film de cette nature. On échange également sur les oppositions qui ne manqueront pas de se dresser dans la lente et pénible bataille pour la programmation du film dans les salles - « et en particulier celles régies par des directeurs qui se disent de gauche » ironise Gilles Perret, qui a déjà été confronté au problème avec son précédent film sur Mélenchon.

Mais au-delà des mots et des arguments, ce qui me reste de cette soirée, c’est ce picotement typique des pomettes qui vous saisit quand, de part et d’autre de l’écran, ces hommes et ces femmes n’ont plus honte de leur condition, qu’ils la clament, qu’ils l’exposent avec la dignité qui est la leur. Voilà c’est ça : ce film est un puissant déclencheur de picotement, à la manière du jaune qui pique les yeux, à la manière du poil à gratter qui s’est glissé dans le col du président et à la manière bien sûr de la vitalité de toutes celles ceux qui luttent et refusent l’ordre injuste même quand il est solidement établi !

JULIAN AUGÉ