CINÉMA : La Zone d’intérêt. Un cauchemar en plein jour

par Adrien Lavier - Le Journal de l'insoumission n°1799 (AOÛT - SEPTEMBRE 2025)
Avec La Zone d’intérêt, Jonathan Glazer signe l’un des films les plus puissants et dérangeants de ces dernières années. Inspiré du roman éponyme de Martin Amis, ce long-métrage s’attaque à l’horreur de la Shoah d’une manière radicalement nouvelle, en refusant la représentation directe des violences, pour mieux en souligner la monstruosité ordinaire. Le résultat est un film glaçant, d’une intelligence formelle rare, et profondément bouleversant.
Le film suit la vie quotidienne de la famille Höss, dont le père, Rudolf Höss, est commandant du camp d’Auschwitz. Avec sa femme Hedwig et leurs enfants, il vit dans une maison mitoyenne au camp, dans un confort bourgeois presque idyllique. Jardin fleuri, repas en famille, baignades dans la rivière, moments de tendresse avec les enfants : tout semble paisible. Mais cette tranquillité apparente est sans cesse parasitée par les bruits de fond – cris, coups de feu, hurlements lointains – qui nous rappellent que l’enfer se trouve littéralement de l’autre côté du mur.
C’est justement dans ce décalage que réside toute la puissance du film. En refusant de montrer ce qui se passe dans le camp, Glazer opère un geste radical : il expose l’aveuglement volontaire, l’indifférence, la normalisation du mal. Il ne s’agit pas ici de représenter l’horreur pour provoquer une réaction émotionnelle, mais de souligner comment cette horreur peut coexister avec une vie « normale », comment des êtres humains peuvent vivre en paix à quelques mètres d’un génocide sans jamais remettre en cause leur confort.
La mise en scène est d’une rigueur clinique. Glazer adopte une approche quasi documentaire : plans fixes, cadrages froids, absence de musique illustrative, caméra discrète mais omniprésente. Il laisse le spectateur dans une posture d’observateur, presque voyeur, forcé de contempler ce quotidien banalisé sans jamais pouvoir détourner le regard. Le malaise grandit scène après scène, à mesure que la mécanique du déni et de la banalisation se met en place.
Le travail sonore, signé Mica Levi, joue un rôle central dans l’expérience du film. C’est à travers le son que l’horreur surgit, hors champ, comme une présence fantomatique constante. L’absence d’image explicite rend le tout encore plus insoutenable. Les bruits venus du camp ne laissent jamais le spectateur en paix, et viennent hanter la quiétude des images, comme un contrechamp mental permanent.
Les acteurs, eux, sont d’une justesse effrayante. Christian Friedel, dans le rôle de Rudolf Höss, incarne avec froideur un homme méticuleux, qui organise la mort de milliers de personnes tout en s’inquiétant pour son avancement professionnel ou le bien-être de ses enfants. Mais c’est surtout Sandra Hüller, impressionnante de subtilité, qui marque les esprits. Elle campe une femme dure, ambitieuse, attachée à sa maison comme à une conquête personnelle, refusant d’en partir même quand son mari est muté. Elle incarne à la perfection cette « bourgeoise du mal », complice sans remords, qui préfère ne rien voir pour continuer à tout avoir.
Avec La Zone d’intérêt, Jonathan Glazer ne propose pas un film de plus sur la Shoah, mais une expérience de cinéma radicale, un regard terrifiant sur la capacité humaine à compartimenter, à détourner le regard, à coexister avec l’inhumain sans se remettre en question. En choisissant l’épure et le hors champ, il signe une œuvre d’une puissance morale et artistique rare, qui laisse le spectateur bouleversé, hanté, et profondément questionné.